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Ce que peut un corps

Posted in Articles on septembre 27th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Vient de paraître chez L’Harmattan

CE QUE PEUT UN CORPS

Sylvie Lopez-JacobEric Delassus
Sous la direction de
Ouverture Philosophique
PHILOSOPHIE
Modèle d’une société en mal de cohésion, ou modelé par elle et ses normes, le corps construit l’identité, et rend possible l’aliénation. Apprêté, mis en scène, observé ou transformé, il donne son étoffe au héros, ses rouages au pantin, ses prothèses à l’homme en mal de puissance. A moins que, habité en conscience, il ne devienne la source vive où l’homme peut puiser sa joie. En mars 2017, à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges, s’est tenu un colloque sur le thème « Ce que peut un corps ». Enseignants de philosophie, de sociologie, plasticien, maître d’arts martiaux se sont succédé pour faire état des états du corps.

Agrégée de philosophie, Sylvie Lopez-Jacob enseigne la philosophie et le cinéma au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges. Elle est docteure en sémiologie du texte et de l’image et sa pratique des arts martiaux donne un éclairage particulier à la réflexion qu’elle poursuit sur le cinéma.
Professeur agrégé et docteur en philosophie, Eric Delassus enseigne au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges. Ses recherches portent plus particulièrement sur des questions d’éthique (médicale, managériale, ou sur les nouvelles technologies) et les usages actuels de la philosophie de Spinoza.

Broché – format : 13,5 x 21,5 cm
ISBN : 978-2-343-15680-4 • 25 septembre 2018 • 218 pages
EAN13 : 9782343156804
EAN PDF : 9782140100697

Sommaire


Le corps politique
Romain LOSSEC : La maladie du corps politique
Claire GRINO : Ce que peut un corps genré – Corps et politique au prisme du genre


Le corps et la technique
Yannis CONSTANTINIDÈS : Corps augmenté, corps amputé de ses capacités propres
Bernard ANDRIEU : Les nouveaux concours de beauté


Le corps et l’art
Nicolas BOUILLARD : Prothèse et prophétie
Sylvie LOPEZ-JACOB : Pourquoi filmer un
corps ?

Le corps et l’esprit
Sophie ITURRALDE : Don Quichotte – Grandeur et misère du corps héroïque
Éric DELASSUS : Qu’est-ce que l’idée d’un corps malade ?
André COGNARD : Le corps émancipateur

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=60934

 

Écrire, mais pour parler, pas pour se taire.

Posted in Articles on septembre 14th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Éric Delassus

Conférence donnée au Centre Hospitalier Théophile Roussel, le 13/09/2018

La tendance semble être aujourd’hui à la consignation par écrit de tous les détails de la vie des organisations et des individus qui y travaillent ou de ceux qui en sont les usagers. Ainsi, demande-t-on aux acteurs des organisations de rédiger des rapports d’activité dans lesquelles ils doivent rendre compte des résultats obtenus ou des problèmes rencontrés dans le cadre de leur travail. L’objectif d’une telle démarche est le plus souvent de disposer des données nécessaires pour évaluer les performances de la dite organisation ainsi que des individus qui la font fonctionner. Il en va de même pour ce qui concerne la constitution de dossiers concernant les usagers. Ces dossiers, aujourd’hui informatisés, doivent contenir toutes les informations relatives aux caractéristiques de la personne concernée et permettent aux différents praticiens de connaître assez rapidement le profil de celle-ci. C’est le cas dans le domaine de la santé du dossier médical partagé qui doit être complété par chacun des intervenants dans le suivi d’un patient.

Il apparaît donc qu’une grande partie du temps de travail est consacré à des tâches de ce type. Tâche qui ne sont certainement pas sans intérêt, mais qui parce qu’elles sont fortement chronophages, occupent un temps qui ne peut être consacré à l’exercice de la profession elle-même. Mais ces tâches d’écriture viennent surtout amputer le temps consacré à la parole, au dialogue entre les membres de l’organisation, ainsi qu’avec les usagers. Le temps que l’on passe à rédiger des rapports ou à constituer des dossiers est un temps que l’on ne passe pas à discuter avec ses patients ou avec ses collègues, un temps que l’on ne passe pas avec ceux avec ou pour qui l’on travaille. Or, ce temps réservé à la parole n’est-il pas fondamental ? N’est-il pas essentiel ? Et certainement l’est-ce encore plus dans le monde du soin ? Il est, en effet, indispensable, dans les conditions actuelles du travail de thérapeute ou de soignant, de pouvoir s’entretenir avec les différents praticiens qui interviennent autour d’un patient et de pouvoir dialoguer avec le patient lui-même. N’est-ce pas là, la manifestation la plus authentique de la vie même d’une organisation prenant en charge la santé des personnes ? Non seulement, cela donne sens au fonctionnement de cette organisation, mais plus encore, c’est cette parole qui fait émerger le sens du travail que l’on effectue, c’est elle qui constitue ce sens.

Autre problème que pose cette tendance à vouloir tout consigner par écrit, c’est certainement de modifier notre rapport au temps, d’introduire dans la vie au travail un autre type de temporalité qui évacue le temps de la réflexion, de la rumination et surtout de l’échange. Certes, ce que l’on écrit est destiné à être lu. Il y a donc une certaine forme de communication qui s’effectue. Mais, le plus souvent, cette communication reste de l’ordre de la transmission d’informations qui n’entraine pas nécessairement d’effet en retour. Ainsi, sans réel feed-back, la temporalité qui s’institue n’est plus une temporalité vivante, mais plutôt une temporalité linéaire et figée qui n’est plus réellement du temps vécu dans le dialogue et le partage, mais du temps stocké dans une mémoire plus morte que vive. Cela est peut-être aujourd’hui d’autant plus accentué que ce discours écrit ne se transmet pas de mains en mains, mais par l’intermédiaire de réseaux informatiques qui apparaissent comme totalement désincarnés.

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Un philosophe au pays des managers

Posted in Articles on juin 25th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Vulnérabilité, management et bien-être au travail

Que peut bien faire un philosophe au milieu de spécialistes du management ? Que peut bien faire un philosophe qui, comme c’est mon cas, s’intéresse aux questions d’éthique et plus particulièrement d’éthique médicale, parmi des chercheurs opérant dans les domaines de la gestion et des organisations ? Que peut-il bien y avoir de commun entre ces domaines que d’aucuns pourraient trouver antinomiques ?

En effet, les problématiques liées à la médecine et à l’éthique médicale évoquent plutôt la sollicitude et l’ouverture à autrui. Le management, en revanche, n’a pas toujours une réputation aussi positive. Pour beaucoup, il évoque encore des technique d’exploitation et de manipulation des personnels, une tentative de réduction de l’être humain à la seule dimension de moyen, comme le laisse d’ailleurs entendre la notion de « ressources humaines ». Certes, il s’agit là d’une vision réductrice du management, mais qui reste présente dans de nombreux esprits et qui est probablement nourrie par une approche taylorienne encore mise en œuvre par de nombreux managers.

Aussi, m’a-t-il semblé qu’un rapprochement de ces deux mondes, celui du soin et celui du management, pourrait probablement être fécond pour développer un mode de management plus humaniste. Un management qui ne consisterait plus à gérer des ressources humaines, mais à prendre soin de l’être humain au travail pour lui permettre de trouver dans cette activité une source possible de joie et d’épanouissement.

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Like a rolling stone

Posted in Articles on mai 21st, 2018 by admin – Commentaires fermés

Nous connaissons tous cette célèbre chanson de Bob Dylan qui s’adresse à une femme qui, après avoir connu des jours fastes, se retrouve victime des revers de la fortune et perd toute sa superbe, se retrouvant dans la situation de ceux qu’elle méprisait et traitait jusque-là avec une grande condescendance.

 

Cette personne qui croyait maîtriser sa vie se retrouve soudain « comme un pierre qui roule », c’est-à-dire comme un vagabond errant au hasard et guidé par les circonstances. Ainsi, celle qui se croyait libre lorsque le sort lui était favorable découvre qu’elle est soumise au jeu des circonstances, qu’elle n’est pas l’auteure de sa vie, mais que c’est la vie qui, après l’avoir fait grimper très haut, l’a laissé tristement retomber.
Nous ne sommes que le produit des circonstances. Finalement, quoi qu’il nous arrive, nous sommes tous des pierres qui roulent, des pierres soumises à la gravitation qui nous orientent parfois dans des directions qui nous sont favorables – et nous aimons alors imaginer que nous sommes les artisans de notre destin –, parfois aussi nous tombons bien bas et c’est alors que nous pestons contre la fortune dont nous nous estimons être la victime. Au bout du compte, dans un cas comme dans l’autre, sommes-nous vraiment libres ? C’est plus que douteux !

La vraie liberté est libre nécessité

Cette histoire de pierre, si j’y fais ici référence, c’est qu’elle m’en rappelle une autre que nous raconte Spinoza dans sa correspondance. C’est, en effet, en imaginant une pierre qui roule, ou qui tombe, que Spinoza illustre sa remise en question de la conception de la liberté comme libre arbitre pour défendre l’idée que la vraie liberté est libre nécessité. Dans une lettre à Schuller d’octobre 1674, Spinoza demande à son correspondant d’imaginer une pierre, dont on pourrait dire qu’elle est « en chute libre ». L’expression est d’ailleurs ici amusante, puisqu’en réalité, une pierre qui tombe n’est pas libre de tomber où elle veut, elle ne peut suivre qu’une seule trajectoire, celle qui est déterminée selon les lois de la gravitation universelle. Spinoza demande ensuite un effort supplémentaire d’imagination à son lecteur. Il lui demande de feindre de croire que cette pierre pense, et qu’elle pense consciemment, mais d’une conscience partielle. C’est-à-dire que cette pierre aurait conscience du mouvement qui l’oriente dans une certaine direction, tout en ignorant la cause qui a déterminé son mouvement. Aussi, aurait-elle le sentiment que l’impulsion qui détermine sa trajectoire vient d’elle seule et qu’elle tombe, ou qu’elle roule, librement. En réalité, ce que décrit ici Spinoza, ce n’est rien d’autre que notre condition : « Et voilà cette fameuse liberté humaine que tous se vante d’avoir ! Elle consiste uniquement dans le fait que les hommes sont conscients de leurs appétits et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »[1]

LA GRANDE LEÇON DE SPINOZA EST DE NOUS FAIRE COMPRENDRE QU’IL EST POSSIBLE DE PENSER LA LIBERTÉ À L’INTÉRIEUR DU DÉTERMINISME

Et l’on redécouvre ici ce que Spinoza développe dans son Éthique, c’est-à-dire que l’homme n’est pas dans la nature comme « un État dans l’État » et qu’il est, comme toute chose, déterminé par la loi commune de la nature. Bref, nous sommes tous des Rolling Stones, des pierres qui roulent, plus ou moins bien, dans une direction qui nous satisfait plus ou moins. Belle blessure narcissique que nous inflige ici Spinoza ! Surtout, lorsque nous croyons avoir réussi nos vies. Nous croyons alors être les auteurs de nos succès, nous nous imaginions avoir su faire un bon usage de notre liberté pour devenir les artisans de nos victoires. Mais, finalement, nous découvrons que nous ne sommes ce que nous sommes que parce que les circonstances nous ont mené là où nous sommes. Pas de quoi être fiers ! C’en est fini du self-made-man, de celui qui croit s’être fait tout seul, nous ne sommes que ce que la vie a fait de nous. Faut-il en conclure pour autant qu’aucune liberté n’est possible ? Faut-il en déduire que la liberté n’est qu’illusion ? Non ! La grande leçon de Spinoza est de nous faire comprendre qu’il est possible de penser la liberté à l’intérieur du déterminisme. Mais il ne s’agit plus alors d’un libre arbitre. Il ne s’agit plus de s’imaginer cause première de ses actes ou de ses pensées. Il s’agit d’une libre nécessité. L’expression peut sembler curieuse, sa signification est pourtant d’une grande richesse.

C’est un fait que nous sommes déterminés, différemment de la pierre, certes, car notre structure est éminemment plus complexe que la sienne. Nous ne sommes pas seulement soumis à la gravitation, des causes externes d’ordre biologique, social, culturel, historique, et peut-être d’autres encore agissent sur nous et déterminent notre manière d’être. Néanmoins, nous sommes en mesure, lorsque les circonstances nous déterminent à le faire, de comprendre ce qui nous arrive, d’identifier les causes qui agissent sur nous.
Si les êtres humains se croient détenteurs d’un libre arbitre parce que, comme l’écrit Spinoza dans l’appendice de la première partie de l’Éthique, ils ont conscience de leurs désirs, mais ignorent les causes qui les déterminent, il est permis de penser que la connaissance de ces causes peut, non seulement dissiper une illusion, mais également aider celui qui progresse vers cette connaissance à s’engager sur le chemin de la libre nécessité. Cette connaissance n’empêchera pas les déterminations, qu’elles soient naturelles ou sociales de s’exercer sur nous. Néanmoins, parce que nos idées ne sont pas des « peintures muettes sur un panneau », lorsque nous comprenons la manière dont les causes externes nous déterminent, leur action sur nous n’est plus la même et nous en devenons alors plus libres par la compréhension rationnelle des choses, la raison étant l’expression et la manifestation de la nécessité de notre propre nature.
Je puis, par exemple, être le jouet d’une campagne publicitaire qui insidieusement m’incite, sans que j’en ai la moindre conscience, à consommer tel ou tel produit que j’imagine avoir choisi librement. Dans ces conditions, je me crois libre, alors que je suis en état de servitude. En revanche, si une cause – toujours externe, une expérience, une personne qui m’alerte – me fait découvrir que le choix, que je crois avoir fait librement, n’a, en réalité, rien d’autonome, je vais me mettre à réfléchir et la réflexion pourra modifier mon comportement de consommateur. Alors, au lieu d’être déterminé par des facteurs extérieurs, j’agirai de manière plus rationnelle et raisonnable, c’est-à-dire selon la seule nécessité de ma nature. Je serai toujours comme une pierre qui roule, c’est-à-dire déterminé, mais je serai aussi une pierre qui pense et qui ne pense pas qu’à moitié, comme la pierre dont parle Spinoza dans la lettre à Schuller. Je serai la pierre qui connaît les causes qui la détermine.

La liberté à laquelle on accède par la connaissance n’est pas un libre arbitre illusoire, nous ne la possédons pas de manière innée. Il s’agit d’une liberté qui s’acquiert, qui se conquiert patiemment par la réflexion qui nourrit le désir de comprendre et qui s’en nourrit. Cette conquête ne se fait pas seul, mais avec les autres, dont certains nous incitent plus que d’autres à la réflexion. C’est pourquoi l’instruction est fondamentale, car c’est elle qui nous invite, ou devrait nous inviter, à réfléchir, c’est elle qui s’oppose à la servitude et qui nous aide à conquérir pas à pas notre véritable liberté s’appuyant sur la connaissance, c’est elle qui nous donne les outils pour comprendre et donc pour devenir plus libres. Pour que chacun de nous ne se sente pas simplement « like a rolling stone », mais pour qu’il sente la connaissance et la raison le guider « like a thinking stone ».

 

[1] Spinoza, « Lettre 58 à Schuller », Correspondance, présentation et traduction par Maxime Rovere, Garnier Flammarion, p. 319.

Lire l’article sur The Dissident

The Dissident : l’indécence et le courage de la liberté

Posted in Articles on avril 24th, 2018 by admin – Commentaires fermés

 

 

Le magazine libre The Dissident

Né en novembre 2014, le magazine libre The Dissident est un webzine totalement libre, indépendant et pluraliste. Créé à l’initiative de Remy Degoul, The Dissident a principalement pour objectif  de faire vivre la liberté d’expression en s’affranchissant de toute soumission à quelque puissance économique ou financière, politique ou idéologique que ce soit.

The Dissident se réclame d’Albert Camus et des quatre commandements du journalisme exposés dans un manifeste rédigé en 1939 pour exhorter les journalistes à rester libres malgré la guerre qui menace. Dans ce très beau texte, qui fut d’ailleurs censuré, Camus invite les journalistes à faire preuve de lucidité, de refus, d’ironie et d’obstination, afin de maintenir l’homme face à ce qui le nie.

C’est dans cette perspective, que l’on peut qualifier d’humaniste, que le webzine The Dissident s’inscrit, afin de donner la parole à ceux qui parfois en sont privés, afin d’ouvrir de réels débats entre des esprits indépendants capables d’exprimer des points de vue différents dans le respect mutuel.

La dissidence n’est pas tant ici dans les idées que dans la manière de les exprimer afin de faire progresser et vivre la démocratie. C’est toujours avec grand plaisir que je contribue à la vie de ce magazine. Je vous invite non seulement à y lire mes articles, mais, bien entendu, ceux de tous les autres contributeurs dont la qualité n’est plus à démontrer.

La gueule de l’emploi

Posted in Articles on avril 23rd, 2018 by admin – Commentaires fermés

Le documentaire qui a été diffusé ce dimanche soir (22/04/2018) sur la chaîne parlementaire devrait inciter tous les responsables économiques à réfléchir sur l’image de l’entreprise qui est donnée par de telles pratiques de recrutement qui laisse fortement présager des méthodes de management qui doivent être mises en œuvre dans certaines organisations. En effet, il semblerait que, comme le fait d’ailleurs remarquer l’un des recruteurs à la fin du film, si ces techniques de recrutement utilisées peuvent paraître violentes, elles ne constituent finalement pour le salarié qu’une mise en bouche, une préparation à ce qui l’attend, puisque le monde de l’entreprise y est présenté comme impitoyable, comme celui du retour à l’état de nature tel que le décrit Hobbes, autrement dit un univers où régnerait un état de guerre de tous contre tous dans lequel l’homme ne serait qu’un loup pour l’homme.

 

 

Les méthodes de recrutement présentées dans ce documentaire ne peuvent apparaître, à qui est en mesure de faire preuve d’un minimum d’humanité et /ou tout simplement de bon-sens, comme particulièrement perverses et humiliantes, tant pour les postulants qui espèrent sortir du chômage et trouver un emploi que pour les recruteurs qui semblent n’avoir aucune conscience de la violence de leur comportement et de la désolation éthique dans laquelle ils se sont enfermés.

Autrement dit, dans cette affaire, il est plus pertinent d’imputer la cause de l’inhumanité de ce qui est à l’œuvre à un système qu’aux individus qui en sont le produit et qui fonctionnent d’une manière qui apparaît comme totalement irresponsable. On pourrait y voir ici une manifestation de cette banalité du mal dénoncée par Hannah Arendt et qui peut conduire des hommes ordinaires à en détruire d’autres sans même s’interroger sur la portée de leurs actes, comme si ce qu’il faisait était sinon normal ou juste, en tout cas inévitable.

L’une de raison de cette dérive réside dans une certaine tendance à faire du fait un droit et à considérer que ce qui est est nécessairement ce qui doit être et qu’au nom d’une prétendue efficacité – qui reste d’ailleurs à démontrer – il est permis de tout se permettre dans le traitement des êtres humains sans s’inquiéter des humiliations qu’on leur fait subir ou des traumatismes psychologiques qui leur sont imposés. Puisque le monde de l’entreprise est impitoyable, n’ayons pas de scrupules, n’essayons pas de le faire évoluer. Soumettons-nous au principe de ce que nous croyons être la seule réalité possible et ne nous posons pas trop de question.

En regardant ce documentaire, on est conduit à être spectateur d’une situation hallucinante dans laquelle il est demandé à chaque postulant de montrer qu’il possède les compétences d’un bon vendeur en vantant les qualités d’un autre postulant qui est aussi l’un de ses concurrents. Une épreuve qui rendrait fou plus d’un, puisqu’elle relève en un sens de l’injonction paradoxale. Si finalement, je réussis trop bien à mettre en évidence les qualités de l’autre, je risque fort de « me tirer  une balle dans le pied » et si j’échoue, il va de soi que je serai rapidement mis sur la touche. Bref, on comprend vite en regardant les scènes concernant cette épreuve que le but n’est pas tant de juger des compétences des postulants que de mesure leur degré de servilité. Le vocabulaire employé par les recruteurs à certains moments ne laisse d’ailleurs planer aucun doute, puisqu’il est question de formater le candidat quand il sera embauché et donc de juger s’il sera suffisamment malléable pour occuper le poste qui lui est proposé.

Ce qui est contestable dans ces méthodes, ce n’est pas de mettre les personnes en concurrence que la manière dont cette mise en concurrence s’effectue.

Les candidats ne sont pas reçus un par un afin d’examiner leurs compétences, ils sont réunis dans un contexte qui peut rappeler celui d’un stage de formation, mais qui peut également évoquer le Huis clos de Sartre dans lequel « l’enfer, c’est les autres ». La situation crée donc les conditions d’une apparente convivialité entre les candidats, dont chacun d’eux sait que l’autre est un concurrent à éliminer. On va donc laisser s’établir des relations de sympathie entre eux tout en demandant implicitement à chacun d’être impitoyable envers les autres, s’il veut obtenir le poste dont ils ont tous besoin pour gagner leur vie et retrouver une certaine dignité sociale. Le problème, c’est que pour retrouver cette dignité sociale, il va falloir faire le deuil de sa véritable dignité, celle qui fait de chacun de nous une personne et dont les fondements sont essentiellement éthiques.

La relation à l’autre est donc ici faussée et pervertie. En effet, les relations sociales se fondent essentiellement sur la confiance, c’est-à-dire sur la foi en soi et en l’autre. Or, ici, tous les repères deviennent flous et plus personne n’est en mesure de vraiment croire en qui que ce soit, pas même en lui-même. Chacun se trouve contraint de naviguer à vue entre la bonne et la mauvaise foi et se trouve mis dans des situations où il ne sait plus quel jeu il joue. On nage donc en plein cynisme et personne ne semble vraiment en avoir conscience.

 

Toutes les entreprises et les organisations ne fonctionnent pas, fort heureusement, selon de telles méthodes, mais il semblerait néanmoins que ce que ce documentaire dénonce ne soit pas non plus l’exception qui confirme la règle. Il apparaît donc nécessaire d’inviter les responsables d’entreprise à mener une réflexion éthique authentique, afin de comprendre ce qu’il peut y avoir d’absurde à laisser se perpétrer de telles pratiques qui sont à l’origine d’une souffrance au travail qui en plus de rendre les hommes malheureux n’est certainement pas un gage d’efficacité pour l’entreprise. Cette réflexion n’est pas pour l’entreprise un supplément d’âme qui n’aurait de fonction que celle d’un ornement dont le but serait de rendre acceptable l’intolérable. Elle n’est pas non plus une méthode de management n’ayant d’autre but que d’amadouer les personnels pour leur « faire avaler la pilule ». Une telle réflexion doit d’abord avoir pour finalité de rendre l’entreprise plus humaine et plus efficace – humaine et efficace et pas humaine pour être efficace – pour mettre l’économie au service de l’homme et non l’inverse. Certes, comme le souligne l’un des recruteurs le monde de l’entreprise n’est pas celui des « bisounours ». Est-ce une raison pour en faire un enfer ? Certainement pas !

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Pourquoi le goût du pouvoir rend-il impuissant ?

Posted in Articles on avril 22nd, 2018 by admin – Commentaires fermés

 

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Le monde du travail donne lieu à la rencontre de deux forces apparemment similaires, mais qui peuvent fréquemment devenir antagonistes. Je veux parler du pouvoir et de la puissance.

Le pouvoir (en latin potestas) désigne cette capacité dont certains bénéficie de pouvoir faire accomplir à d’autres des actions qu’ils n’ont pas eux-mêmes décider d’entreprendre. En ce sens le manager dispose d’un pouvoir, il oriente, organise et supervise le travail de ceux qui sont sous sa responsabilité.

Par le terme de puissance (potentia) on entend plutôt la capacité d’action d’un individu. Ainsi, parle-t-on, de la puissance de travail d’une personne, de la puissance créatrice de l’artiste ou de la puissance intellectuel d’un chercheur.

 

La puissance se différencie du pouvoir en ce qu’elle ne s’exerce pas sur d’autres personnes, mais sur le monde et principalement sur les choses, pour les comprendre ou les transformer. La puissance, comprise de cette manière, est essentiellement puissance d’agir et s’avère d’autant plus intense qu’elle émane du désir. C’est parce qu’il est animé d’un formidable désir de créer que l’artiste est généralement en mesure de réaliser une œuvre, c’est parce qu’il est mû par un intense désir de connaître que le scientifique pourra parvenir à effectuer de grandes découvertes. Cette puissance peut aussi être celle de l’entrepreneur qui crée sa société, de l’artisan qui s’investit dans son ouvrage.

Le pouvoir est d’une tout autre nature, parce qu’il s’exerce sur des hommes. Il n’est pas en soi condamnable, d’autant que son exercice s’avère le plus souvent nécessaire, si ce n’est qu’il contient en lui, une sorte de poison qui risque d’affecter autant celui qui en dispose que ceux sur qui il s’exerce. Ce poison, c’est le goût du pouvoir pour lui-même, c’est-à-dire le désir de dominer (libido dominandi). Or, ce goût du pouvoir est un symptôme et une source d’impuissance.

Il est un symptôme, c’est-à-dire un signe d’impuissance. Le meilleur conseil à donner à ceux en qui ce goût commence à naître est de s’en méfier, car il ne va pas les renforcer, il va les affaiblir. C’est pourquoi, il est aussi une source d’impuissance. Le goût du pouvoir se nourrit de lui-même, il isole et trop souvent conduit celui qui le ressent à sa perte.

Le pouvoir est nécessaire dans n’importe quelle organisation pour fédérer les énergies et répartir les tâches. Il permet ainsi à chacun d’exercer sa puissance d’agir sans venir empiéter sur celle des autres et il contribue ainsi en augmentant celle des personnes prises individuellement à augmenter également celle du groupe, celle de l’organisation tout entière. En conséquence, celui qui exerce le pouvoir sans en avoir le goût est animé par un désir qui exprime sa puissance d’agir. Ce désir n’est autre que celui de faire en sorte que la puissance d’agir de ceux sur qui il exerce ce pouvoir augmente et que s’accroisse également la puissance de l’organisation elle-même.

En revanche, celui qui n’exerce le pouvoir que par désir d’imposer sa volonté aux autres est animé d’une force qui peut vite devenir destructrice, car son désir n’est autre que de réduire la puissance d’agir de ceux sur qui il exerce son autorité. Ainsi, leur refuse-t-il toute possibilité de prendre des initiatives ou de faire preuve d’autonomie. En ce sens, il est un symptôme d’impuissance, car il signifie que celui qui le ressent a le sentiment de n’avoir d’autre moyen de se sentir puissant que de réduire la puissance des autres. Il ne se sent pas puissant en faisant appel à ses propres ressources, mais en faisant tout ce qu’il peut pour limiter celle des autres. Le goût du pouvoir est aussi une source d’impuissance, car celui qui rentre dans une telle spirale ne cherche en lui-même la voie à emprunter pour augmenter sa puissance d’agir, il n’est préoccupé que par les moyens à mettre en œuvre pour maintenir les autres dans une situation de faiblesse et de fragilité. Ainsi, par exemple, peuvent s’installer des situation de harcèlement au travail. Jamais on n’encourage l’autre, jamais on ne le félicite et s’il commet une erreur plutôt que de l’aider à en tirer des leçons, on le stigmatise, on l’essentialise dans son erreur, comme si celle-ci s’était inscrite en sa nature profonde comme une tâche indélébile.

Il n’y a donc pas de pire ennemi à la puissance que le goût du pouvoir. La puissance à l’état pur ne peut finalement s’exprimer pleinement qu’en contribuant à l’augmentation de celle des autres. Le manager qui exerce sa fonction, c’est-à-dire le pouvoir qui lui vient de son statut dans l’organisation, en étant animé par le souci d’augmenter sa puissance d’agir, n’aura de cesse de faire en sorte que celle de ses subordonnés augmente également. De même, le médecin ou le soignant, qui voient leur puissance augmenter lorsque l’état de santé de leur patient s’améliore, contribuent par là même à une augmentation de puissance de ce dernier, tout comme l’enseignant se sent d’autant puissant qu’il contribue à faire s’accroître la puissance de connaître et de comprendre de ses élèves. Toutes ces personnes ne parviendraient certainement pas au même résultat, si elles étaient uniquement animées par le goût du pouvoir.

 

Le pouvoir relève donc pour cette raison de ce que les Grecs de l’antiquité désignaient par le terme de pharmakon, il est à la fois le remède et le poison. Avec cette différence que ce qui fait qu’il est remède ou poison n’est pas ici une affaire de quantité, mais relève de la manière dont il est administré, qui elle-même dépend de la nature du désir de celui qui l’exerce.

Lorsque le pouvoir est au service de la puissance, il y trouve sa propre limite et s’exerce à bon escient. En revanche, lorsqu’il ne trouve sa seule raison d’être qu’en lui-même, le ver est dans le fruit. L’organisation risque fort de rentrer alors dans une spirale qui la conduira vers l’enfer de l’impuissance.

Vu sous cet angle, un bon manager ne peut être animé par le goût du pouvoir, au risque de rapidement devenir un manager impuissant.

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Il pleut sur la ville et je me souviens

Posted in Articles on avril 15th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Pour la deuxième année consécutive, les lycées Marguerite de Navarre et Alain-Fournier de Bourges ont organisé un colloque de philosophie qui s’est déroulé dans l’amphithéâtre de l’École Nationale Supérieure d’Art.

Cette année, le thème portait sur la mémoire. Nos élèves ont ainsi pu découvrir la philosophie sous un autre angle. Leur participation fut active et souvent pertinente.

Nous remercions les intervenants pour la qualité de leurs prestations et pour leur souci de rester accessibles au public. Nous pensons reconduire cette manifestation l’année prochaine sur un thème qu’il nous reste à définir.

Une revue pour diffuser un questionnement. La santé en question : l’éthique, une pratique

Posted in Articles on mars 21st, 2018 by admin – Commentaires fermés

Résumé

Intituler une revue Éthique et Santé, c’est déjà sous-entendre à la fois que l’éthique est une affaire de santé et que la question de la santé, loin d’être une question essentiellement scientifique est tout d’abord une question éthique, que le concept de santé est un concept éthique. En effet, ne serait-ce qu’en se référant à son étymologie cette notion présente une dimension sotériologique. Elle renvoie en effet à la notion de salut qui n’a pas seulement une signification religieuse mais qui désigne tout d’abord le cheminement philosophique par lequel il est possible de parvenir à la vie bonne, c’est-à-dire à une vie pleinement humaine et qui mérite d’être vécue. Ainsi, Épicure dans la célèbre Lettre à Ménécée, malgré son matérialisme foncier, ne propose-t-il pas à son disciple de travailler à la santé de son âme ? La santé est donc ce qui nous sauve, ce qui nous soustrait à notre finitude, à notre fragilité et à notre vulnérabilité, ce qui fait que, malgré notre faiblesse et nos limites, nous sommes en mesure de vivre et de nous efforcer de bien vivre. La santé ne peut donc, par conséquent se limiter à l’absence de maladie. Un organisme sain ne se réduit pas à un corps qui fonctionne bien, comme un moteur qui tourne au quart de tour. Faut-il encore que ce moteur nous meuve et nous mène quelque part, nous conduise là où nous désirons aller. C’est pourquoi la recherche de la santé pour soi-même comme pour autrui, que ce soit celle du corps ou celle de l’esprit – la distinction est-elle d’ailleurs pertinente ? – suppose d’abord une démarche éthique, c’est-à-dire une démarche réflexive susceptible de nous transformer, de nous faire être comme nous désirons vraiment être et de nous faire pleinement agir. Aussi, n’y a t-il pas d’éthique qui ne se manifeste sous la forme d’une pratique, c’est-à-dire comme une manière d’être et d’agir. La santé est d’abord puissance, puissance d’être et d’agir et c’est cette puissance qu’il faut maintenir et augmenter lorsque l’on prend soin de soi-même et des autres. La santé doit, par conséquent, toujours faire l’objet d’un questionnement. L’éthique en médecine consiste donc essentiellement en une telle interrogation par laquelle le désir des uns et des autres, tant des soignants et des médecins que des patients, trouve sa véritable voie d’expression.

Summary

Titling a journal Ethics and Health already implies that on one hand ethics is a matter of health and on the other one that, far from being essentially an scientific question, health issues are first of all a question of ethics, because the concept of health is an ethical concept. Indeed, if we refer to its etymology (mainly in Latin languages) this notion has a soteriological dimension. In fact, it refers to the notion of salvation which has religious significance but which first of all designates the philosophical path through which it is possible to achieve a good form of life, that is fully human and worth living. Thus, in his famous Letter to Menœceus and despite its fundamental materialism, Epicurus asks his disciple to work for the health of his soul. Health saves and protects us from our fragility and vulnerability, in order to make us live and strive to have a good life despite our weaknesses and limitations. Therefore, health cannot be related to the absence of disease. A healthy body cannot be reduced to a body that works well just like an engine that runs like a clock. It is also necessary for the engine to make us move and take us where we want to go. That is why the pursuit of health for oneself and for others, whether health of the body or health of the mind – but is the distinction really relevant? – presupposes an ethical approach, in other words, a reflective process that can transform and turn us in a way we really want to be and make us act deliberately. Thus, ethics means a form of practice, which reflects our entire being. First health is the power to be and to act, and this power is maintained and increased whenever we take care of ourselves and others. Therefore, health must always lead to questioning. Ethics in medicine consists essentially in questioning whether the desire of caregivers, physicians and patients alike can find its true meaning.

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Spinoza – La troisième partie de L’Éthique – Une géométrie des affects.

Posted in Articles on février 15th, 2018 by admin – Commentaires fermés

La théorie des affects, telle qu’elle est exposée dans Éthique III, occupe dans l’économie globale de l’œuvre une position cardinale dans la mesure où, non seulement elle constitue la partie centrale de l’œuvre, mais aussi et surtout parce qu’elle permet le passage de ce qui peut apparaître initialement comme un traité de métaphysique vers un ouvrage dont la signification est essentiellement éthique. C’est, en effet, la théorie des affects qui va permettre de comprendre comment il est possible à l’homme, qui est une partie de ce système de lois qu’est la nature, de conquérir à l’intérieur du déterminisme auquel il est soumis, une liberté qui ne relève pas d’un libre-arbitre illusoire.Les deux premières parties de l’Éthique posent, en effet, les fondements métaphysiques de ce qui peut être considéré comme une méthode pour progresser de la servitude vers la liberté. La première partie démontre l’unité et l’unicité de la substance, c’est-à-dire de Dieu ou de la nature et, en opposition au dualisme cartésien, définit la pensée et l’étendue, non plus comme des substances distinctes, mais comme des attributs de la substance, c’est-à-dire comme ce que notre entendement perçoit de cette substance comme constituant son essence. À partir de là, l’homme ne peut plus se percevoir comme une âme et un corps qui, bien que distincts l’un de l’autre, seraient néanmoins mystérieusement réunis l’un à l’autre. L’homme est considéré comme un mode, une manière d’être de la substance perçue comme corps selon l’attribut de l’étendue ou comme mens, comme esprit, sous l’attribut de la pensée. De là, Spinoza aboutit à la définition de l’esprit comme « idée du corps », c’est-à-dire comme perception, sous l’attribut de la pensée, de ce qui est perçu comme corps sous l’attribut de l’étendue. En d’autres termes, corps et esprit ne peuvent plus être perçus comme l’union en un même être de deux instances participant de deux substances distinctes, mais comme l’expression d’une seule et même réalité, d’un même étant perçu de deux manières différentes. De ces deux grands principes que sont d’une part l’unité et l’unicité de la substance et d’autre part la définition de l’esprit comme idée d’un corps en acte va donc découler une conception totalement novatrice des affects dont les bases vont être posées dans le texte qui joue le rôle de préface dans la troisième partie de l’Éthique. Ensuite, à partir de cette théorie des affects, Spinoza va pouvoir exposer dans les deux dernières parties les conséquences proprement éthiques de son système en expliquant ce qui fait la servitude de l’homme dans la quatrième partie et de quelle manière il peut conquérir sa liberté dans la cinquième partie.

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Éthique, Nouvelles technologies et handicap

Posted in Articles on décembre 15th, 2017 by admin – Commentaires fermés

 

 

Conférence prononcée le 14 décembre 2017 lors du symposium organisé par la CRAMIF : « Innovation et handicap ».

Afin de bien comprendre en quoi le développement des nouvelles technologies pose un certain nombre de problèmes éthiques et de réfléchir afin de déterminer en quoi les questions liées au handicap n’échappent pas à cette problématique, je voudrais commencer par préciser le sens des notions en jeu ainsi que les liens qui les réunissent selon des modalités qui ne conduisent ni toujours ni nécessairement à l’harmonie.

Nous aborderons tout d’abord la notion d’éthique qu’il me semble nécessaire de distinguer de celle de morale. Cette distinction est nécessairement subtile dans la mesure où nous avons affaire initialement à deux termes qui veulent globalement dire la même chose, l’un venant du grec et l’autre du latin. En effet, à l’origine, ces deux termes désignent les mœurs, la manière d’être et de se comporter. Ainsi, en grec ancien, l’ethos d’une personne renvoie aux principes implicites qui déterminent sa conduite. Néanmoins, les mots ayant, comme toutes les choses humaines, une histoire, leurs significations respectives ont évoluées dans des directions quelque peu différentes. En effet, la morale désigne aujourd’hui un ensemble de principes et de règles qui font l’objet de devoirs et d’obligations qu’il nous faut respecter en vue du bien, tandis que l’éthique répond plus à la question « que faire ? » qu’à la question « que dois-je faire ? ». L’éthique cherche plus à faire émerger des principes d’actions immanents, c’est-à-dire présents à l’intérieur même de l’univers dans lequel nous évoluons, plutôt qu’à essayer de faire s’accomplir ici-bas des principes idéaux et transcendants qui nous dépasseraient. Développer une réflexion éthique ne signifie donc pas agir en vue de rendre réel un idéal, mais consiste plutôt à chercher à comprendre le réel pour faire en sorte que cette compréhension modifie notre manière d’être et notre manière d’appréhender ce réel afin de nous y adapter sans pour autant nous y soumettre, mais pour que l’évolution de notre manière d’être et d’agir puisse transformer ce réel et le modifier. Pour tenter de résumer cette distinction et l’illustrer à partir des rapports entre morale, éthique et technologie, je dirais qu’en ce domaine l’attitude morale serait de condamner une technique ou une technologie sous prétexte qu’elle peut être dangereuse et de recommander que l’on renonce à son utilisation, tandis que la réflexion éthique consisterait plutôt à réfléchir sur la manière de vivre avec cette technologie de telle sorte qu’elle nous soit utile et que nous puissions éviter d’en subir les effets néfastes ou dangereux. Et cela n’a rien d’étonnant, car le terme grec d’Ethos a plusieurs significations et – à un accent près en grec ancien – s’il désigne les mœurs et le comportement, il peut également désigner l’habitation. Il me semble donc que l’éthique, vue sous cet angle, peut également se définir comme la recherche d’une méthode pour mieux habiter ce monde. Développer une réflexion éthique consiste finalement à cultiver notre disposition à habiter humainement ce monde et à faire en sorte qu’il ne devienne pas, en raison même de nos actions, totalement inhabitable, que ce soit sur le plan social ou écologique.

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La personne et les éthiques du care

Posted in Articles on décembre 6th, 2017 by admin – Commentaires fermés

Résumé

Français

Dans la tradition occidentale, les hommes se sont longtemps perçus comme des exceptions à l’intérieur de la nature. Ils se sont définis comme des personnes, par opposition aux animaux et aux choses, en raison de caractéristiques qu’ils jugeaient chez eux essentielles. Néanmoins, il semble nécessaire aujourd’hui de remettre en question cette perception de l’homme et de sa condition. En effet, l’allongement de la durée de la vie et les pathologies qui l’accompagnent, les progrès de la médecine, nous invitent à penser autrement. Nous nous apercevons aujourd’hui que ces qualités que nous jugions inhérentes à la personne – conscience, raison, mémoire, libre arbitre – peuvent disparaître. Devons-nous en conclure que ceux qui voient ces aptitudes diminuer ou disparaître, sont moins des personnes que d’autres, voire ne sont plus des personnes ?
Cette remise en question conduit à une nouvelle approche de la personne. Celle-ci ne serait plus définie en termes substantiels, mais de manière relationnelle. Être une personne, n’est-ce pas d’abord être par l’autre et pour l’autre ? Les éthiques du care, qui définissent les hommes comme des êtres vulnérables, c’est-à-dire dépendants et ayant besoin de la sollicitude de leurs semblables, n’offrent-elles pas la possibilité de construire un nouveau concept « revisité » de la personne ?

Mots-clés

  • personne
  • éthiques du care
  • vulnérabilité
  • dignité
  • altérité

English

The person and the ethics of careIn our western world, it has long been thought that humans are exceptions within nature. They have defined themselves as human beings as opposed to animals and things, on account of characteristics that they regarded as essential. However it now seems necessary to question this perception of humanity and the human condition.
Indeed, longer life expectancy together with its related pathologies and medical progress lead us to think differently. Today we realise that those qualities which were thought to belong specifically to human beings, such as awareness, reason, memory and free will, can disappear. Should we conclude then that those whose capacities have decreased or disappeared have become less human or have even lost all human qualities?
Such questioning leads to new ways of describing humans whereby they would be defined not in substantial but rather in interpersonal terms.
Surely being a person means first and foremost that we live through and for others. And the ethics of care that define men as vulnerable beings, that is to say dependent and needing their fellow human beings’ solicitude, would surely offer the possibility of creating a new ‘revisited’ concept of the person?

Keywords

  • person
  • care ethics
  • vulnerability
  • dignity
  • alterity

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La question de l’interprétation dans la pensée de Spinoza

Posted in Articles on décembre 6th, 2017 by admin – Commentaires fermés

Pour aborder la question de l’interprétation dans la pensée de Spinoza, je ne commencerai pas par une référence immédiate au Traité théologico-politique, comme on pourrait s’y attendre, mais en proposant quelques remarques et commentaires concernant l’Éthique et plus particulièrement l’appendice à la première partie dans laquelle il est permis de considérer que Spinoza propose une théorie de l’interprétation qui, me semble-t-il, rejoint, je m’efforcerai de le montrer ensuite, celle qu’il mettra en œuvre dans le Traité théologico-politique.

En effet, cet appendice qui consiste en une critique du finalisme se présente comme une critique de l’interprétation de la nature comme étant le produit de la volonté de Dieu, cet asile dans lequel se réfugie les ignorants lorsque, refusant d’admettre leur ignorance, ils n’ont plus rien à dire.

Mais Spinoza, dans cet appendice, ne se contente pas de remettre en question cette interprétation, il cherche également à en comprendre les rouages, à en expliquer le processus de production. En effet, en dénonçant le préjugé finaliste, Spinoza dénonce une interprétation anthropomorphique de la nature, c’est-à-dire une lecture des phénomènes naturels au travers du prisme de l’action humaine qui poursuit des fins. Il remarque donc que les hommes ont spontanément tendance à interpréter les choses de la nature, comme s’il s’agissait d’objets manufacturés qui seraient conçus et agencés en vue de répondre parfaitement à la fonction pour laquelle ils ont été produits. Ainsi, de même qu’un couteau sert à trancher, nos yeux serviraient à voir, nos oreilles à entendre, nos jambes à marcher, le soleil à nous éclairer, l’eau à nous désaltérer et à irriguer les champs et ainsi de suite… La critique qu’il développe au sujet de cette vision tient en ce qu’elle inverse les causes et les effets. Nous n’avons pas des yeux pour voir, nous voyons parce que nous avons des yeux. Ainsi, l’esprit de l’ignorant, l’esprit soumis à la servitude, produit, à partir d’une interprétation erronée de la nature, une illusion, l’illusion finaliste, et ce qui va nous intéresser ici, c’est la manière dont se met en place le procédé spontané d’interprétation qui produit cette illusion.

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QU’EST-CE QUE L’IDEE D’UN CORPS MALADE ?

Posted in Articles on décembre 1st, 2017 by admin – Commentaires fermés

Le sujet de ma communication d’aujourd’hui va porter sur ce qui a été, en un certain sens, le fil directeur d’un travail de recherche que j’ai entamé, il y aura bientôt dix ans et dont l’objectif était de recourir à la philosophie de Spinoza pour penser l’éthique médicale contemporaine et plus particulièrement pour tenter de proposer aux malades et aux soignants une approche de la maladie qui puisse permettre aux premiers de mieux vivre et de mieux affronter ce qui vient bouleverser l’existence de manière parfois cataclysmique et pour les seconds de mieux accompagner les patients dont ils ont la charge. Ce travail m’a permis de soutenir ma thèse de doctorat en mars 2010, thèse qui a donné lieu à un livre intitulé : De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale[1].

Ce qui m’a conduit à choisir Spinoza pour résoudre les problèmes auxquels j’ai pu être confronté pour traiter cette question, c’est, au-delà de la sympathie intellectuelle que j’entretiens avec ce philosophe, la conception qu’il développe des rapports entre le corps et l’esprit. Si tant est que l’on puisse parler de rapport, étant donné que le corps et l’esprit ne sont pas perçus dans la pensée de Spinoza comme deux choses distinctes, mais comme une seule et même chose perçue de deux manières différentes. En effet, Spinoza définit l’esprit comme « idée du corps », ce qui explique le titre de cette intervention : « Qu’est-ce que l’idée d’un corps malade ? ».

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[1] Éric Delassus, De l’Éthique de Spinoza à l’éthique médicale, Presses Universitaires de Rennes, 2001.

 

Peut-on soumettre le soin à l’obligation de résultat ?

Posted in Articles on décembre 1st, 2017 by admin – Commentaires fermés

Conférence prononcée le 1er décembre 2017 lors de la Rencontre-Échanges-Débat organisée par l’Inter-Collèges des psychologues hospitaliers IDF et par le collectif national des Inter-Collèges

Le monde du soin en général, et peut-être plus particulièrement celui des soignants qui interviennent dans les domaines de la psychiatrie et de la psychologie, semble aujourd’hui être traversé par un certain nombre d’inquiétudes concernant les exigences que souhaiteraient leur imposer leurs institutions de tutelle, dans la manière d’accomplir les missions qui sont les leurs. En effet, notre époque, fortement dominée par la science et la technique a tendance à vouloir tout rationaliser dans un sens qui n’est peut-être pas celui qui est le plus souhaitable, si l’on veut que notre société puisse prendre soin comme il convient des plus vulnérables d’entre nous.

Ces craintes sont apparemment nourries par l’injonction plus ou moins pressante de travailler selon des procédures scrupuleusement codifiées et contraignantes, de devoir régulièrement évaluer le travail accompli à partir de critères qui n’ont pas nécessairement été élaborés par des professionnels de terrain, bref d’être continuellement « formatés » et contrôlés et de devoir se soumettre à des process stéréotypés qui occulteraient totalement la dimension singulière de toute relation de soin en confondant parfois le soin et le traitement. Cette orientation aurait par conséquent tendance à réduire le soin à la dimension de moyen ou d’instrument devant donc, puisque c’est là, la raison d’être d’un moyen ou d’un instrument, être soumis à un impératif d’efficacité. Il y aurait donc une sorte d’introduction insidieuse de l’obligation de résultat dans le soin. Introduction, peut-être intentionnelle de la part de certains responsables d’institutions de soins, mais peut-être aussi, ce qui est certainement plus probable, en raison du type de rationalité qui s’impose de manière quasi-autonome avec le développement des technologies et du mode de rationalité qui les accompagne. De la sorte, le soin qui n’était jusque-là soumis qu’à une obligation de moyen se trouve insensiblement, tout doucement conduit vers la nécessité de devoir se conformer, au moins dans son organisation, au mode de fonctionnement de la plupart des activités humaines aujourd’hui. Cette tendance, si elle s’avère réelle et si elle se confirme, risque de remettre en question le principe sur lequel traditionnellement le soin, ainsi que la médecine, ont toujours basé leur mode de fonctionnement, c’est-à-dire l’obligation de moyen.

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La culture qualité-sécurité liée aux soins : Quel sens donner au terme de culture ?

Posted in Articles on novembre 23rd, 2017 by admin – Commentaires fermés

 

Conférence donnée le 23 novembre 2017 au Centre Hospitalier Jacques Coeur de Bourges dans le cadre d’une Journée Qualité sur le thème : La culture qualité-sécurité liée aux soins au sein des établissements de santé.

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Parler de sa propre voix : être acteur de sa maladie à l’enfance et l’adolescence

Posted in Articles on novembre 19th, 2017 by admin – Commentaires fermés

Conférence donnée lors de la journée de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent du 17 novembre 2017 « De l’adhésion aux soins chez l’enfant et l’adolescent : entre refus et consentement »

La question du consentement est aujourd’hui au cœur d’un bon nombre de problématiques liées à l’éthique médicale, surtout depuis la loi de 2002 sur le droit des patients qui s’appuient sur la nécessité de respecter l’autonomie du patient et de ne lui administrer un soin ou un traitement qu’après avoir obtenu son consentement éclairé. La loi suppose donc un patient autonome toujours susceptible d’entendre le discours médical et de donner ou non son accord après avoir été informé des conséquences des traitements qui lui sont proposés, ainsi que des conséquences que pourrait entraîner un refus de traitement. Cette obligation pour le soignant est ainsi formulée dans la loi à l’article L. 1111-4 :

Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé. Le médecin doit respecter la volonté de la personne après l’avoir informée des conséquences de ses choix. Si la volonté de la personne de refuser ou d’interrompre un traitement met sa vie en danger, le médecin doit tout mettre en œuvre pour la convaincre d’accepter les soins indispensables. Aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. Lorsque la personne est hors d’état d’exprimer sa volonté, aucune intervention ou investigation ne peut être réalisée, sauf urgence ou impossibilité, sans que la personne de confiance prévue à l’article L. 1111- 6, ou la famille, ou à défaut, un de ses proches ait été consulté.

Pour ce qui concerne les mineurs, c’est-à-dire la population qui concerne notre sujet, la loi considère que ces derniers sont sous la responsabilité des parents ou des tuteurs légaux, mais elle ajoute néanmoins une obligation pour le médecin de rechercher le consentement de l’enfant ou de l’adolescent lorsque ce dernier est en capacité de l’exprimer :

Le consentement du mineur ou du majeur sous tutelle doit être systématiquement recherché s’il est apte à exprimer sa volonté et à participer à la décision.

La présence de la notion de consentement dans une loi sur le droit des patients a pour but de mettre fin à des années de paternalisme médical durant lesquelles le malade était considéré, parce que malade – qu’il s’agisse d’une pathologie organique ou mentale – comme un être mineur incapable de prendre pour lui-même les décisions qui s’imposent.

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L’homme qui sut prendre le temps

Posted in Articles on octobre 27th, 2017 by admin – Commentaires fermés

L’homme qui sut prendre le temps

Par   le 8 octobre 2017

« Florence ! Un des seuls lieux d’Europe où j’ai compris qu’au cœur de ma révolte dormait un consentement. » Albert Camus, Noces (Gallimard).

« Prendre le temps de vivre », dans le langage ordinaire, signifie agir et se conduire avec nonchalance, laisser faire les choses et parfois s’abandonner à la paresse. Chez Camus, c’est dans un tout autre sens qu’il faut prendre cette expression. S’il sut prendre le temps de vivre et de travailler – chez lui, l’un ne va pas sans l’autre –, c’est parce qu’il remplit une vie qui fut néanmoins brève par une activité dont la richesse n’a d’égale que la diversité. Littérature, philosophie, journalisme, théâtre, Camus parvint, sans effervescence ni précipitation, à réaliser une œuvre dont on découvre et redécouvre sans cesse la profondeur et l’authentique humanité. Il réussit à conjuguer l’urgence de vivre et la sérénité de celui qui n’espérant rien ne renonce pas au bonheur pour autant. Peut-être, la maladie dont il fut affecté précocement fut-elle un élément favorisant ce goût de vivre. De vivre malgré tout ?

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Coexister avec la douleur et l’exigence de sens pour le patient

Posted in Articles on octobre 17th, 2017 by admin – Commentaires fermés

Conférence prononcée le 17 octobre 2017 lors de la 7eme journée départementale de soins palliatifs organisée par le réseau Émeraude 58

À la question de savoir si la douleur peut avoir du sens, il semble que de toute évidence la réponse peut être positive et que ce n’est pas là sombrer dans le dolorisme. En effet, si l’on considère le terme de sens, qui renvoie d’abord aux sens et à la sensibilité sans lesquels il n’y aurait pas de douleur possible, ou si l’on comprend ce terme aussi bien comme signification que comme direction, on s’aperçoit qu’il évoque toujours l’idée de relation. On peut donc considérer que la douleur peut avoir du sens lorsqu’elle nous met en relation ou qu’elle exprime notre relation avec nous-mêmes et avec le monde. La douleur peut-être le signe d’un danger imminent, elle me permet de m’éloigner de ce qui pourrait me blesser, de ce qui pourrait affecter négativement mon corps et l’altérer. La douleur est aussi et souvent un symptôme, c’est-à-dire un signe par lequel la maladie se révèle et par conséquent peut être traitée. C’est, très fréquemment, parce que le patient a ressenti une douleur qu’il a interprétée comme le signe de « quelque chose qui ne va pas » qu’il consulte son médecin. Il faut, certes, éviter de tomber dans l’illusion finaliste qui pourrait nous faire croire que la douleur est faite pour nous avertir. Comme le souligne G. Canguilhem « il est trop évident que la douleur n’est pas un avertisseur toujours fidèle et toujours infaillible[1] ». Néanmoins, il faut ajouter, comme il le fait ensuite :

Mais il est évident aussi que l’indifférence d’un vivant à ses conditions de vie, à la qualité des échanges avec le milieu, est profondément anormale. On peut admettre que la douleur soit un sens vital, sans admettre qu’elle ait un organe particulier ni qu’elle ait valeur encyclopédique d’information dans l’ordre topographique ou fonctionnel. Le physiologiste peut bien dénoncer les illusions de la douleur, comme le physicien le fait de la vue, cela signifie qu’un sens n’est pas une connaissance et que sa valeur normale n’est pas une valeur théorique, cela n’entraîne pas qu’il n’ait pas normalement sa valeur[2].

Vu sous cet angle, la douleur signifie quelque chose et cette signification lui permet de jouer un rôle, ou en tout cas, pour le vivant de lui en donner un, celui de donner l’alerte, ce qui permet de faire le nécessaire pour tenter d’éviter un danger ou de remédier à une pathologie. Ce rôle de la douleur peut sembler bénéfique puisque lorsqu’une maladie est asymptomatique et, par exemple, n’entraîne aucune douleur, elle peut évoluer de manière insidieuse et s’avérer plus difficile à traiter quand les symptômes, souvent sous forme de douleurs, apparaissent. L’absence de douleur peut également poser problème lorsque, suite à un dépistage, une thérapie est mise en place et provoque chez le patient des effets indésirables qui le font souffrir, alors que jusqu’à présent, il se sentait plutôt en forme. Cela entraîne chez lui une incompréhension et le sentiment, peut-être pas toujours sans fondement, que c’est la médecine qui l’a rendu malade.

Cependant, si l’on excepte ce rôle de « lanceur d’alerte » que peut jouer la douleur et qui peut lui donner un sens, peut-on donner un sens à la douleur et faut-il nécessairement tenter de lui en donner un ? Car donner un sens, cela peut aussi signifier justifier. Ne risque-t-on pas alors de glisser vers un dolorisme qui pourrait prétendre légitimer la douleur et qui par la même occasion ne ferait pas du combat contre celle-ci une priorité ?


[1] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, 1re édition : 1966, 10e édition « Quadrige », PUF, 2005, p. 57.

[2] Ibid.

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Thierry Ménissier, Machiavel – Ombres et lumières du politique, Editions Ellipses, 2017, lu par Eric Delassus

Posted in Articles on octobre 13th, 2017 by admin – Commentaires fermés

Si cet ouvrage de T. Ménissier peut apparaître comme une introduction à la lecture de Machiavel, il ne s’y réduit pas. Composé d’une analyse et d’une présentation des principales idées qui traversent cette œuvre, ainsi que d’un corpus de textes auxquels l’auteur renvoie régulièrement, puis d’un glossaire, son objectif principal, son titre l’indique, est d’interroger le paradoxe qui traverse l’œuvre de Machiavel et qui tient en ce que tout en éclairant les relations entre les hommes, elle les assombrit au point que leur intelligibilité semble parfois nous échapper.

  1. Lire la suite sur l’Œil de Minerve