La délibération Pluridisciplinaire

Posted in Articles on décembre 3rd, 2019 by admin – Commentaires fermés

Éric Delassus

5e journée Régionale des lieux de Réflexion Éthique

Apprendre à travailler en pluridisciplinarité en éthique

Le 03 Décembre 2019

Salle Polyvalente – Centre Hospitalier – BLOIS

Introduction

La pratique médicale fait partie sans conteste de celles qui donnent lieu à des prises de décision fréquentes qui nécessitent de la part des praticiens constituant les équipes soignantes un travail de réflexion constant. Les équipes doivent prendre, sinon la bonne décision, en tout cas la moins mauvaise, dans des situations parfois dramatiques et ne permettant pas toujours d’accorder beaucoup de temps à cette démarche réflexive qui précède la décision et que l’on a coutume de désigner par le terme de délibération. Il s’agit d’opérer un choix et il ne peut y avoir de choix véritable qu’à l’issue d’une délibération.

Aristote, dans Éthique à Nicomaque, distingue d’ailleurs le choix de l’opinion, en considérant que le choix se définit comme ce qui a été prédélibéré. Autrement dit, le choix, qui relève d’une décision volontaire et non simplement d’une inclinaison spontanée, nécessite préalablement une délibération.

Par délibération, on entend, en effet, le plus couramment, la réflexion individuelle ou collective au cours de laquelle, pour reprendre une expression commune, « on pèse le pour et le contre », afin de prendre une décision, c’est-à-dire avant de s’engager dans le réel d’une manière qui est, le plus souvent, irréversible. En effet, une fois la décision prise, il n’est pas toujours possible de revenir en arrière, ni même d’interrompre le processus engagé. Aussi, faut-il éviter de décider à la légère, et c’est pourquoi la délibération est un moment essentiel dans toute décision et tout particulièrement dans la décision médicale. En effet, l’issue de toute délibération nous engage et nous conduit à assumer la responsabilité des conséquences de nos choix, même si ces conséquences sont apparemment sans rapport avec les objectifs poursuivis.

Il importe donc, pour bien décider, de bien délibérer et pour bien délibérer de savoir précisément ce que l’on fait, et surtout pourquoi on le fait. Aussi, n’est-il pas inutile de réfléchir, comme nous allons le faire, sur ce qu’est véritablement une délibération et sur la manière de la conduire, lorsqu’elle faire intervenir, comme c’est le cas en médecine, plusieurs disciplines.

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Concurrence ou émulation ?

Posted in Articles, Billets on novembre 24th, 2019 by admin – Commentaires fermés

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Faut-il mettre ses personnels en concurrence pour les faire progresser ? Cette manière de procéder prétend renforcer la motivation de ceux qui contribuent au développement d’une entreprise ou d’une organisation. En instaurant ce mode de fonctionnement, certains managers pensent qu’ils vont redynamiser leurs équipes, qu’ils vont insuffler une énergie nouvelle et faire naître chez ceux dont ils ont la responsabilité une volonté de réussite salutaire et efficace. Cependant, une telle méthode de management ne risque-t-elle pas de produire des effets pervers humainement inacceptables et, de plus, totalement contre-productifs en termes d’efficacité ?

Si l’on entend par concurrence, le fait de mettre en compétition les différents acteurs d’une entreprise, afin de faire en sorte que chacun soit animé du souci d’être meilleur que les autres, ne s’expose-t-on pas au danger de voir les équipes se diviser et de créer en leur sein un climat délétère de méfiance.

C’est la question du rapport à l’autre qui est ici posée. Il y a, en effet, au moins deux manières de percevoir l’autre. Soit je le considère comme celui qui peut me venir en aide, soit je le considère comme une menace. En d’autres termes, les autres peuvent être perçus comme ceux dont la puissance d’agir peut se joindre à la mienne et me rendre de ce fait plus puissant, mais ils peuvent à l’inverse être perçus comme ceux dont la puissance limite la mienne. Dans ce dernier cas de figure, l’autre est nécessairement perçu comme un ennemi, comme celui qu’il faut, sinon abattre, en tout cas affaiblir pour préserver sa propre puissance. Cela fait qu’au bout du compte, on risque fort de donner lieu à une culture de l’impuissance, le sujet passant plus de temps à s’efforcer de vaincre la puissance de l’autre et à tout faire pour l’affaiblir, au lieu de chercher à cultiver réellement ses aptitudes pour développer une puissance susceptible de se mettre au service de tous.

Le recours à la concurrence pour manager les personnels incite donc à percevoir l’autre comme une source de faiblesse et ne peut donc générer que des affects de tristesse, voire de haine. Selon Spinoza, la tristesse désigne l’affect qui exprime une diminution de ma puissance d’être et d’agir et la haine n’est rien d’autre qu’une tristesse accompagnée de l’idée de sa cause extérieure. Il semblerait donc que la tristesse soit au cœur même de la concurrence et qu’elle ne puisse faire régner qu’un climat mortifère dans les relations de travail.

Dans la mesure où, dans une situation de concurrence, il faut être le meilleur, il s’avère nécessaire non seulement de chercher à se dépasser, mais également de diminuer les capacités d’autrui. Une telle situation conduit à confondre puissance et pouvoir, à chercher à exercer sur l’autre un pouvoir pour limiter sa puissance. N’est-ce pas une marque d’impuissance que de sentir puissant uniquement en exerçant un pouvoir sur autrui pour réduire son champ d’action ?

Ne serait-il pas souhaitable de préférer l’émulation à la concurrence ? Les deux mots peuvent, il est vrai, être parfois utilisés l’un pour l’autre et certains dictionnaire en font même des synonymes. Il n’empêche que lorsque l’on parle d’une saine émulation à l’intérieur d’un groupe, on n’entend pas par là une compétition généralisée et sauvage entre tous ses membres, mais plutôt une situation dans laquelle ceux qui sont parvenus à développer au mieux leurs aptitudes contribuent à faire progresser les autres en les entraînant dans leur sillage.

Ainsi, l’enseignant qui s’efforce de faire régner ce climat dans sa classe s’efforcera de créer les conditions pour que les meilleurs de ses élèves contribuent à faire progresser ceux qui rencontrent plus de difficultés, à ce qu’ils leur viennent en aide pour que ces difficultés finissent par être résolues.

L’émulation, comprise en ce sens, permet donc d’établir un rapport à autrui plus positif et plus joyeux – au sens ou la joie est le contraire de la tristesse, c’est-à-dire l’affect correspondant à une augmentation de puissance -, car chacun en augmentant ses aptitudes et en les mettant en œuvre contribue à l’augmentation de la puissance d’agir de tous. En ce sens, l’émulation repose sur l’indispensable solidarité qui doit unir ceux qui poursuivent un même objectif et doivent se rendre utiles les uns aux autres.

Alors que la concurrence impose un impératif de performance en exerçant sur chacun une pression parfois insupportable, l’émulation tout en développant l’esprit de solidarité cultive le goût de l’excellence. Il ne s’agit pas d’être meilleur que l’autre et de le dépasser par tous les moyens, il s’agit plutôt de donner le meilleur de soi, de développer ses aptitudes pour les mettre au service d’autrui et de contribuer à la réalisation d’un projet commun.

À l’heure où est de plus en plus préconisé un management fondé sur la bienveillance et où sont valorisées les démarches collaboratives, il est souhaitable de créer les conditions d’une telle émulation et de renoncer au culte de la concurrence sans limite.

Éric Delassus

 

Éloge de l’égoïsme

Posted in Articles, Billets on novembre 17th, 2019 by admin – Commentaires fermés

La statue d’Aristote à Stagire, en Grèce

L’égoïsme n’a pas bonne presse dans notre culture et cela se comprend, si l’on entend par là celui qui ne voit que ce qu’il juge être son intérêt personnel et qui jamais ne se soucie du bien de ses semblables. Aussi, nous avons tendance à lui préférer l’altruisme – c’est en tout cas ce que nous prétendons -, c’est-à-dire le souci de l’autre qui n’est jamais tant valorisé que lorsqu’il se manifeste sous la forme de l’oubli, voire du sacrifice, de soi. Mais peut-on véritablement se soucier d’autrui sans se soucier de soi. « Aime ton prochain comme toi-même » nous dit la Bible. Cela sous-entend qu’il n’y a pas d’amour de l’autre sans amour de soi. Qui ne s’aime pas, méprise en lui-même ce qu’il devrait apprécier en l’autre. Il y a là une insurmontable contradiction que l’on peut également remarquer dans l’attitude inverse, celle de celui qui n’aime que soi et déprécie en l’autre ce pour quoi il nourrit une haute estime en lui-même. Il y a dans l’abnégation, comme dans l’égoïsme exclusif une incohérence qui est souvent la marque d’une certaine misanthropie qui ne s’assume pas.

Mais s’il faut s’aimer soi-même, se soucier de soi, comment procéder pour le faire avec bonheur ? Il ne s’agit pas de toute évidence de rechercher son intérêt immédiat et de s’accaparer ce que l’on juge être des biens en en privant les autres. Celui qui agit ainsi ne peut vivre dans la joie véritable, car il vit toujours seul, même lorsqu’il est entouré. Souvent d’ailleurs, ce que recherche cet égoïste, ce sont les biens les plus ordinaires qui soient, des biens qui n’en sont d’ailleurs pas vraiment si on les recherche pour eux-mêmes. Ce sont les biens identifiés par de nombreux moralistes pour montrer en quoi leur poursuite a tendance à faire le malheur de ceux qui voient en eux la seule source du bonheur. Celui dont l’existence se limite à la recherche des biens matériels, des honneurs et des plaisirs sensibles cultive sans s’en rendre compte l’insatisfaction, car il ne perçoit pas que ces biens ne sont que des moyens créant les conditions de la vie heureuse, mais n’en constituent pas l’essence véritable. Aussi, celui qui agit ainsi, bien qu’égoïste, finalement, se connaît mal et n’est que l’artisan de son propre malheur. Il court après son bonheur comme celui qui voudrait rattraper son ombre, s’essouffle et se découvre vite fatigué de vivre. Ne pensant qu’à lui, oubliant les autres, il finit par ne plus se supporter.

Cet égoïsme-là est l’égoïsme vulgaire que dénonce Aristote dans son Éthique à Nicomaque. Il souligne qu’à juste titre de tels individus sont objet de réprobation, ce sont de tristes personnages incapables de promouvoir ce qu’il y a de meilleur en eux. En revanche, nous dit Aristote, il y a une autre forme d’égoïsme, et c’est peut-être là l’égoïsme véritable, celui qui consiste à développer le souci de soi indissociable du souci des autres. Cet égoïsme est celui de l’homme vertueux, de l’homme qui cherche le meilleur pour lui-même et qui a compris que ce qu’il y a de mieux ne se situe pas dans la seule jouissance des biens ordinaires, mais dans dans le développement de ce qu’il y a de plus élevé en chacun, c’est-à-dire de ce qui fait le propre de l’homme et qui s’enracine principalement dans la pensée et dans une manière d’agir qui en découle. Ainsi, celui qui cultive le courage, la générosité, le sens de la justice, celui-là est le véritable égoïste. Certes, comme l’écrit Aristote, nul ne serait tenté de qualifier cet homme d’égoïste. Pourtant, précise-t-il, « un tel homme peut sembler, plus que le précédent, être un égoïste : du moins s’attribue-t-il à lui-même les avantages qui sont les plus nobles et le plus véritablement des biens ; et il met ses complaisances dans la partie de lui-même qui a l’autorité suprême et à laquelle tout le reste obéit ».

Un tel égoïsme ne s’oppose pas à l’altruisme, il en est même la condition. Il consiste dans la culture de ce qu’il y a d’humain en l’homme. Car ce qui fait l’homme n’est pas totalement inné, mais résulte d’un effort de culture. Or, qu’est-ce que la culture, sinon l’acte de prendre soin, prendre soin de soi et des autres, prendre soin de soi pour les autres et prendre soin des autres pour soi. Pour bien comprendre le rapport entre la culture et le soin, il suffit de prendre l’exemple de l’agriculture. Qui cultive un champ ou son jardin, et le fait avec application, en prend grand soin. Cicéron l’a bien compris qui écrit dans ses Tusculanes :

Et, pour continuer ma comparaison, je dis qu’il en est d’une âme heureusement née, comme d’une bonne terre : qu’avec leur bonté naturelle, l’une et l’autre ont encore besoin de culture, si l’on veut qu’elles rapportent.

Être égoïste, au sens noble et vertueux de ce terme, consiste donc à prendre soin de l’humanité qui est en soi. Être humain ne signifie pas, en effet, appartenir à une espèce biologique, mais c’est tout d’abord savoir faire preuve d’humanité, ce à quoi nous ne sommes pas toujours spontanément disposés. S’efforcer par la connaissance, la réflexion, de cultiver la force d’âme qui peut nous permettre de modérer ou de réorienter les affects qui nous incitent à nous soumettre à l’égoïsme vulgaire, c’est probablement la meilleure voie à emprunter pour devenir un égoïste vertueux au sens où l’entend Aristote.

Cessons donc de demander à nos collaborateurs de faire preuve d’abnégation et de se donner tout entier aux autres ou à l’organisation pour laquelle ils travaillent. Incitons-les plutôt à l’égoïsme, à cultiver ce noble souci de soi qui contribue à nous rendre meilleurs.

Éric Delassus

 

Exigence et bienveillance

Posted in Articles on novembre 11th, 2019 by admin – Commentaires fermés

 

Par Éric Delassus

Aujourd’hui, la mode est à la bienveillance, et c’est tant mieux. Que ce soit en pédagogie ou dans la manière de manager les personnels, il est toujours préférable de veiller au bien de ceux dont on la charge. Trop longtemps, les relations humaines ont reposé sur la méfiance, sur l’idée que les personnes dont on a la responsabilité sont nécessairement réticentes à exercer les tâches qui leur sont dévolues. Or, cette attitude est le plus souvent celle de la minorité. Généralement, la majorité est animée du désir de bien faire et ce n’est qu’une minorité qui fait preuve de désinvolture ou manifeste ce que l’on a coutume d’appeler de la mauvaise volonté. Il n’empêche que très fréquemment, c’est relativement au comportement de cette minorité que sont élaborés les principes en fonction desquels les personnels seront dirigés. Le management par la bienveillance consiste plutôt à adopter la démarche inverse et à penser l’accompagnement des personnels en partant du principe que chacun à la désir de faire correctement son travail et de progresser dans la maîtrise de ce dernier. Pour cela, il convient de faire en sorte que chacun saisisse le sens de ce qu’il fait et se sente reconnu en fonction des efforts qu’il fournit.

Néanmoins, si ce type de management a le vent en poupe, il n’en prête pas moins le flan à certaines critiques. Il est souvent accusé de faire preuve de naïveté ou de démagogie. Soit on lui reproche de vivre dans un monde imaginaire, comparable à celui des « bisounours » dans lequel tout le monde serait beau et gentil, soit on lui reproche d’en rester au seul niveau des apparences et de revenir à des méthodes plus dures dès qu’un problème se pose. En clair, on resterait bienveillant quand tout va bien, mais dès que les choses tournent au vinaigre, on se soucierait beaucoup moins du bien des gens et l’on adopterait à nouveau l’attitude qui consiste à « gérer » les ressources humaines de la même manière que des choses sans âme.

Ces deux critiques ne sont pas toujours sans fondement, la bienveillance donne parfois lieu au laxisme ou dissimule parfois une pratique des plus hypocrites.

Pour éviter ces deux écueils, il semble nécessaire d’insister sur la nécessaire alliance à établir entre exigence et bienveillance. Cette alliance, bon nombre de managers la mettent en pratique sans l’avoir nécessairement théorisée. Néanmoins, il est toujours bon d’analyser et d’expliquer les choses pour asseoir leur légitimité.

Trop souvent, au nom de la bienveillance, on laisse faire, on tolère quelques manquements au souci d’excellence de l’organisation pour laquelle on travaille. Or, procéder ainsi, n’est-ce pas finalement être malveillant. Malveillant, non seulement pour l’organisation, mais aussi et surtout pour les personnes dont on exige pas qu’elles donnent le meilleur d’elles-mêmes, non seulement pour le bien de l’organisation, mais également pour leur bien propre. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’être exigeant au point de leur demander plus qu’elles ne peuvent. Cette manière de faire serait totalement irresponsable, voire perverse, puisqu’elle n’aurait comme conséquence que de maintenir la personne dans une situation d’échec permanent, ce qui serait d’un point de vue éthique totalement inhumain et d’un point de vue plus technique complètement contre-productif. Une telle manière de procéder relèverait donc, en effet, de la plus totale malveillance.

Faire preuve d’une bienveillance exigeante, c’est demander à l’autre de faire de son mieux, mais c’est aussi est surtout lui signifier que l’on croit en lui, qu’on le sait capable de progresser et que l’on est disposé à tout faire pour l’aider à y parvenir. À l’inverse, se contenter de peu et finalement ne pas permettre à l’autre de progresser et laisser s’installer des conditions le contraignant à stagner et se maintenir dans une certaine médiocrité, c’est aussi de la malveillance, c’est le signe d’un grand mépris. Être bienveillant, veiller au bien de l’autre, demande beaucoup d’attention et d’espoir envers l’autre, pour l’aider à développer ses aptitudes. La bienveillance n’est authentique que si elle s’accompagne de respect. Le respect consiste dans le sentiment que m’inspire la reconnaissance de la valeur de l’autre. Cette valeur, lorsqu’elle est affirmée, lorsqu’elle est reconnue, ne demande alors qu’à s’exprimer. Cela se manifeste dans le gouvernement des hommes à tous les niveaux. C’est pourquoi l’exigence bienveillante ou la bienveillance exigeante sont également un remède contre la démagogie ou l’hypocrisie. Il ne s’agit pas de « raconter des histoires », car être exigeant vis-à-vis d’autrui, c’est refuser de se dissimuler, c’est au contraire montrer à l’autre ce que l’on attend de lui tout en lui montrant ce dont il est capable.

Ainsi, l’élève en qui l’on croit et dont on exige beaucoup, s’il perçoit que l’on croit en lui, finira le plus souvent par progresser. C’est donc la confiance qui fait progresser les hommes et qui est partie prenant de la bienveillance. Avoir confiance, avoir foi en l’autre, c’est là le secret d’une collaboration fructueuse et respectueuse des aptitudes de chacun. Aussi, si la bienveillance est une exigence morale, elle se doit pour être pleinement elle-même d’être une bienveillance exigeante, c’est-à-dire espérant dans la capacité de l’autre à donner le meilleur de lui-même.

Alain a écrit à ce sujet un très beau texte que je ne peux que vous inviter à lire pour conclure cet article :

« Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux; mais elles vont leur train. D’où je vois bien que ma prière est d’un nigaud. Mais quand il s’agit de mes frères les hommes, ou de mes soeurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l’amour, de même. Si je crois que l’enfant que j’instruis est incapable d’apprendre, cette croyance écrite dans mes regards et dans mes discours le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme. Je prête, dites-vous, à la femme que j’aime, des vertus qu’elle n’a point ; mais si elle sait que je crois en elle, elle les aura. Plus ou moins ; mais il faut essayer; il faut croire. Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable; estimez-le, il s’élèvera. La défiance a fait plus d’un voleur; une demi-confiance est comme une injure ; mais si je savais la donner toute, qui donc me tromperait? Il faut donner d’abord. ».

ALAIN , Propos d’une normand, I,

Gallimard, 1952, Propos CXX, pp. 226-228.

 

 

Descartes est-il responsable du réchauffement climatique ?

Posted in Articles, Billets on novembre 6th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Il est souvent reproché à Descartes d’être à l’origine des problèmes environnementaux que nous rencontrons aujourd’hui. À l’origine de cette critique adressée à celui qui est considéré comme l’un des pères de la modernité, il y a cette fameuse formule de la VIe partie du Discours de la méthode par laquelle Descartes affirme que la collaboration des sciences et des arts – art devant être ici compris au sens de technique – pourrait nous rendre « comme maître et possesseur » de la nature ».

Ainsi, le plus souvent, ceux qui se réfèrent à cette formule font de Descartes l’initiateur du processus d’arraisonnement de la nature dénoncé par Heidegger. L’être humain en entrant dans l’ère de la technique ne percevrait plus la nature que comme un stock de matières premières et d’énergies dont il pourrait user à sa guise. La raison scientifique et technique serait donc soumise à une volonté dominatrice qui serait elle-même livrée à l’hubris, à la démesure et à l’oubli des exigences auxquelles nous devons répondre, en tant que nous faisons intégralement partie de cette nature sur laquelle nous agissons.

Cependant, si on lit attentivement le texte de Descartes, on peut s’autoriser à percevoir dans la critique qui lui est adressée une certaine injustice. En effet, Descartes ne dit pas que l’homme peut tout se permettre dans son action sur la nature. On peut même considérer que se dégage de cette réflexion sur les rapports entre la science et la technique une certaine éthique qui pourrait nous inciter à faire preuve d’une plus grande prudence dans la manière dont nous agissons sur notre milieu.

À l’origine de cette formule, il y a le souci de Descartes de faire en sorte que les découvertes de la physique moderne naissante puisse contribuer au bien de l’humanité. Alors qu’avant lui, la science de la nature évoluait de manière totalement autonome et n’était reliée d’aucune manière à de quelconques applications pratiques, Descartes envisage la possibilité de faire collaborer sciences et technique, de faire en sorte que la connaissance de la nature puisse donner lieu à une action plus efficace.

Si la science était restée jusque-là séparée de la technique, c’est au moins pour deux raisons, l’une sociale et culturelle, l’autre plutôt d’ordre épistémologique.

La première raison tient en ce que pour les anciens, la science était avant tout une activité à l’homme libre, c’est-à-dire à celui qui appartient à une certaine élite qui ne travaille pas et qui n’est pas soumise à la nécessité des choses. Par conséquent, la science est à elle-même sa propre fin et ne peut être soumise à des impératifs utilitaires. Le monde de la technique et du travail étant celui des esclaves ou des catégories considérées comme inférieures, il ne pouvait rencontrer celui de la science.

La seconde raison tient en ce que la connaissance de la nature, avant la renaissance, relevait principalement de la spéculation intellectuelle et ne procédait pas de la démarche expérimentale qui verra le jour grâce à des savants qui, comme Galilée, seront à l’origine de la science moderne. Puisque l’on peut agir expérimentalement sur les phénomènes naturels pour en percer les secrets et en identifier les causes, pourquoi ne pourrions-nous pas également agir sur eux pour rendre la vie plus facile aux êtres humains. C’est dans cette perspective que Descartes envisage une collaboration possible entre science et technique, afin de contribuer au bonheur de l’humanité. Faut-il voir dans ce projet la source de tous les excès dont nous sommes victimes aujourd’hui et dont le réchauffement climatique est l’un des effets les plus inquiétants ?

En réalité, si l’on s’en tient à la lettre du texte, ainsi qu’à son esprit, à aucun moment on ne peut y trouver l’idée selon laquelle l’homme pourrait tout se permettre en agissant sur la nature.

Tout d’abord, il convient de souligner que Descartes ne dit pas que l’homme est en passe de devenir « maître et possesseur de la nature », il place devant cette expression la conjonction de subordination « comme » qui relativise considérablement le sens de la formule employée. L’homme n’est pas considéré comme identique à un quelconque maître de la nature, il lui est simplement comparable, il s’agit plus ici d’un rapport d’analogie que d’un rapport d’identité. Cela n’a d’ailleurs rien de surprenant puisque, pour Descartes, il n’y a qu’un seul « maître et possesseur de la nature », il s’agit de son créateur : Dieu, qui est également l’auteur des lois qui la régissent et sur lesquelles l’homme n’a aucun pouvoir. Par conséquent, l’homme ne peut pas user de la nature à sa guise, il doit, avant d’agir sur elle, tenir compte de ses lois pour prévoir et prévenir les conséquences de son action. Descartes a bien conscience, comme son contemporain Francis Bacon que l’on « ne commande à la nature qu’en lui obéissant ».

De plus, la philosophie pratique que Descartes appelle de ses vœux, en souhaitant l’union de la science et des arts des artisans, n’a pas pour but de satisfaire la volonté de puissance des hommes. Il s’agit uniquement de faire un bon usage du savoir pour apaiser les souffrances humaines. La preuve en est, l’exemple auquel se réfère Descartes et qui est celui de la médecine. Il ne s’agit pas tant comme il le précise de s’attacher à « l’invention d’une infinité d’artifices, qui feroient qu’on jouiroit sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s’y trouvent », mais de contribuer à « la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ». Aussi, au lieu de rechercher à satisfaire une quelconque volonté de puissance sur la nature, il s’agit avant tout de répondre à une exigence éthique, car garder pour soi ces connaissances « fort utiles à la vie » sans avoir le souci d’en faire profiter le genre humain serait une faute, ce serait « pécher grandement contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu’il est en nous le bien général de tous les hommes ». Il y a dans cette exigence éthique soulignée par Descartes, l’expression d’une mise en garde contre toute démesure et contre toute absence de prudence dans l’action de l’homme sur la nature.

Par conséquent, si on lit attentivement ces quelques lignes de l’auteur du Discours de la méthode, on s’aperçoit, que les erreurs et les fautes qui ont conduit à la situation plus que préoccupante que nous connaissons aujourd’hui, ne sont pas le fruit d’une conception des rapports entre l’homme et la nature que la pensée cartésienne aurait contribué à faire apparaître. Cette manière d’appréhender les rapports de l’homme à son milieu procède plutôt d’une mésinterprétation résultant d’une mauvaise lecture de sa pensée, soit pour justifier l’hubris de certains apprentis-sorciers, soit pour accuser le philosophe français de tous les maux de la terre.

Éric Delassus

 

Se reconnecter au monde

Posted in Articles, Billets on octobre 27th, 2019 by admin – Commentaires fermés

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Lorsque l’on évoque la notion d’inconscient, bon nombre de personnes vont immédiatement penser à Freud et à la psychanalyse. Or, s’il est vrai que la théorie psychanalytique a été à l’origine d’une révolution considérable dans la représentation que nous nous faisons de nous-même, Freud n’est pas pour autant le premier a avoir contesté l’idée selon laquelle la vie de l’esprit se limiterait à celle de la conscience. D’autres avant lui ont mis en évidence un certain nombre d’aspects de notre vie mentale dans lesquels la conscience n’est pas celle qui opère en premier lieu. C’est le cas de Leibniz, lorsqu’il étudie ce qu’il désigne par le terme de petites perceptions. Certes les opérations inconscientes de l’esprit dont nous parle ce philosophe du XVIIe siècle sont très éloignées des thèses avancées par la psychanalyse, mais elles n’en sont pas moins riches d’enseignement. En effet, lorsque Leibniz utilise le terme d’inconscient, il continue de l’utiliser comme un adjectif qualifiant certaines opérations de l’esprit, tandis que Freud en fera un substantif désignant une instance active du psychisme. De plus, alors que Freud identifiera des conflits ou des ruptures entre conscience et inconscient, Leibniz fera quant à lui référence à des opérations inconscientes de l’esprit pour défendre le principe de continuité selon lequel « la nature ne fait pas de saut » et s’organise selon le principe de l’harmonie préétablie en fonction duquel Dieu crée « le meilleur des mondes possibles ».

Ce que Leibniz qualifie d’inconscient, ce sont certaines perceptions sans lesquelles aucune perception consciente ne serait possible. Pour préciser sa pensée Leibniz présente ces « petites perceptions » comme des perceptions sans aperception. Il arrive, en effet, que nous percevions certaines choses sans nous en apercevoir, il est même nécessaire que nous les percevions de la sorte pour que nous puissions ensuite nous apercevoir que nous les percevons.

Par perception, il faut entendre ici toute affection du corps ou de l’esprit, c’est-à-dire toute modification provenant de leur relation avec une réalité qui leur est extérieure. Aussi, lorsque ces modifications se produisent sans que nous en ayons conscience, nous avons affaire à ce que Leibniz nomme des perceptions sans aperception, l’aperception désignant la perception consciente. Comment se fait-il que nous puissions percevoir certaines choses sans être en mesure de nous apercevoir que nous les percevons ? Et comment prouver que nous les percevons puisque nous n’en avons pas conscience ?

Plusieurs facteurs interviennent pour expliquer le caractère conscient ou non de certaines perceptions et la possibilité que nous avons de pouvoir parfois en prendre conscience.

Parmi ces facteurs, nous en retiendrons deux principaux, la taille de ces perceptions et l’attention que nous leurs portons. Certaines perceptions sont tellement petites, elles nous modifient si peu que nous ne pouvons les saisir consciemment, d’autres sont tellement fréquentes ou se produisent lorsque nous sommes si peut vigilants que notre attention ne se porte plus sur elles. Pour ces dernières, Leibniz prend l’exemple de celui qui vit à proximité d’une chute d’eau et qui au bout d’un certain temps n’entend plus ce bruit, n’est pas dérangé par lui. Ce bruit appartient tellement à son univers qu’il ne porte plus son attention sur lui.

Quant aux petites perceptions, comment pouvons-nous être certains de les ressentir ?

Ce qui fait que ces perceptions s’avèrent réelles, n’est autre que la nécessité de leur présence pour rendre possible d’autres perceptions constituées par l’assemblage de toutes ces petites perceptions. Pour illustrer ce phénomène, Leibniz prend l’exemple du bruit de la mer lorsque nous nous promenons sur le rivage et entendons le mugissement des vagues venant mourir sur la plage ou les rochers. Ce bruit de la mer est constitué de la composition des sons résultant du bruit de chaque vague. Or, si je ne puis être affecté consciemment par le bruit d’une seule vague, je prendrai nécessairement conscience de celui provoqué par des centaines ou des milliers de vagues. Comme l’écrit très justement Leibniz, il faut bien que je perçoive le bruit de chaque vague pour percevoir le bruit de cent mille vagues. En effet, si je ne percevais pas chacune d’entre elle, je ne pourrai percevoir le bruit de leur somme, puisque « cent mille riens ne saurait faire quelque chose ». On pourrait aussi prendre un autre exemple, celui du bruit que fait la pluie lorsque chaque goutte tombe sur le sol. Nous ne percevons pas consciemment le bruit d’une goutte d’eau s’écrasant à nos pieds, mais nous ne pouvons dire que nous ne le percevons pas du tout, sinon nous pourrions percevoir celui d’une averse.

Pour ce qui concerne notre vigilance et notre attention, un autre exemple peut-être convoqué, celui du réveil qui nous pousse hors du lit chaque matin. Lorsque nous dormons, la vigilance de notre conscience est diminuée, mais nous ne pouvons pas en conclure que nous sommes indifférents au monde extérieur, car il faut bien qu’étant endormi nous commencions par percevoir la sonnerie du réveil sans en avoir conscience pour nous apercevoir ensuite que nous percevons cette sonnerie et nous réveiller totalement.

 

Que conclure de ces remarques de Leibniz sur nos perceptions inconscientes ? Peut-être que ces petites perceptions sont le signe du lien que nous entretenons avec l’Univers dont nous sommes parties-prenantes. Aussi, en nous efforçant de prendre conscience de cette manière d’être affectés par la nature dont nous faisons totalement partie, peut-être parviendrons-nous à nous reconnecter avec elle, à prendre conscience qu’elle n’est pas un simple réservoir de ressources, mais un réseau de liens dont chacun doit prendre soin, s’il veut continuer à jouir des bienfaits qu’elle nous procure.

En nous efforçant de saisir consciemment certaines de ces petites perceptions, en ouvrant notre esprit aux bruissements du monde, peut-être parviendrons-nous à nous réconcilier avec un écosystème que nous avons trop longtemps négligé, oubliant qu’il nous faut y préserver un certain équilibre grâce auquel se maintient une relative harmonie – même si celle-ci n’est peut-être en rien préétablie comme le pensait Leibniz – qui est la condition de notre survie en son sein.

Éric Delassus

 

L’intelligence et les mains

Posted in Articles on octobre 21st, 2019 by admin – Commentaires fermés

L’homme est doté de l’intelligence et des mains. Cette improbable coïncidence, qui relève d’un quasi-miracle, a conduit Aristote à affirmer, contre Anaxagore, pour qui l’homme est intelligent parce qu’il a des mains, qu’au contraire la nature a donné à l’homme les mains pour qu’il puisse faire usage de son intelligence. Fidèle à sa conception finaliste de la nature, Aristote pense que l’homme a des mains parce qu’il est intelligent. Sans vouloir clore ce débat et prendre parti pour l’une ou l’autre position, l’extraordinaire fécondité de cette conjonction apparaît comme incontestable. Comme le souligne Aristote, elle fait de l’homme le mieux loti des animaux. En effet, contrairement à Platon qui affirme dans le mythe du Protagoras, que l’homme dans la nature est nu et démuni et qu’il ne doit son salut qu’à Prométhée qui est allé voler le feu et le secret des arts aux dieux, Aristote ne considère pas que la technique provient d’une origine divine, mais qu’elle s’inscrit dans la nature même de l’homme du fait de cette conjugaison de l’intelligence et des mains. Sans aller jusqu’à considérer que celle-ci résulte d’une intention de la nature, on peut tout aussi bien y voir l’effet des hasards de l’évolution du vivant qui a produit cette espèce qu’est l’humanité, capable de s’adapter d’une manière tout à fait singulière à son milieu. C’est qu’il y a, en effet, quelque chose d’extraordinairement étonnant dans cette présence de l’intelligence et des mains en un seul et même organisme. Imaginons un instant un reptile doué des mêmes aptitudes intellectuelles que l’homme, qu’en ferait-il ? Comment parviendrait-il à fixer ce que sa pensée est parvenue à élaborer, comment pourrait-il concrétiser et faire avancer les produits de son activité intellectuelle ? Ces derniers resteraient évanescents et ne dépasseraient pas l’état d’une sommaire ébauche. De même, nos cousins primates, dotés de mains, ne sont pas parvenus à en faire un usage équivalent de celui qu’en font les humains.

L’intérêt de ces remarques est en premier lieu de montrer en quoi la distinction souvent établie entre travail manuel et activité intellectuelle est totalement aberrante et erronée. Il n’y a pas de travail manuel qui ne fasse appel à l’intellect et à l’inverse pas d’œuvre de l’esprit qui ne nécessite l’usage de la main. Nous sommes tous des travailleurs manuels et intellectuels. L’artisan, l’ouvrier, s’ils ne pensent pas ce qu’ils font le feront mal. Beaucoup de nos contemporains qui se piquent d’être des intellectuels seraient, pour certains d’entre eux, bien en peine de se mesurer à l’excellence du plombier, de l’électricien, de l’ébéniste ou du tourneur fraiseur et surtout de comprendre précisément toutes les tâches qu’ils effectuent et les domaines dans lesquels ils évoluent. Personnellement, je suis toujours émerveillé par la rapidité avec laquelle un garagiste détecte une panne sur une automobile et par sa compréhension de la mécanique de plus en plus complexe qui préside au bon fonctionnement des véhicules d’aujourd’hui. De même, l’intellectuel pur n’existe pas. Si je veux que ma pensée prenne corps, il faut bien que je l’écrive, que je produise ce qui a le beau nom de manuscrit, c’est-à-dire « écrit à la main ». Parfois même, c’est la main qui guide la pensée. Lorsque nous devons rédiger un rapport, un courrier ou un article, il nous faut prendre la plume – ou aujourd’hui le clavier -, c’est-à-dire faire travailler nos mains, pour que la pensée se mette en place, qu’elle s’ordonne et que les idées s’engendrent les unes à la suite des autres. Que l’on cesse donc de séparer l’intelligence et la main et de considérer la première comme plus noble que la seconde. Notre cerveau serait un bien piètre outil, s’il n’était secondé des mains et ces dernières seraient bien malhabiles si l’intelligence ne pouvait s’incarner en elle.

 

Faut-il voir dans le hasard de cette rencontre le fait d’une bonne ou d’une mauvaise fortune ? Il s’agit là d’une question au sujet de laquelle des positions fort divergentes ont pu être avancées.

On peut y voir, comme Descartes, ce qui a permis à l’homme de se rendre « comme maître et possesseur de la nature », mais il est possible de considérer, comme Jean-Jacques Rousseau, qu’elle participe de ce « funeste hasard » qui permit aux hommes d’inventer l’agriculture et la métallurgie qui sont à l’origine de la propriété, elle-même la principale source, selon Rousseau, de notre corruption.

Cette collaboration est à l’origine de la technique et de tous ses progrès qui ont donné lieu aux technologies contemporaines. Ces technologies, nous pouvons désormais le constater, sont comparables au pharmakon des anciens Grecs, à la fois remède et poison. Elles peuvent nous libérer de nombreuses contraintes et nous rendre la vie moins pénible, mais elles peuvent également être la cause de nouvelles servitudes et produire des effets opposés aux fins qu’elles poursuivent.

Mais peut-être nous faut-il redécouvrir l’indissociable union de l’intelligence et des mains pour tenter d’évoluer vers une nouvelle manière d’appréhender la technique et notre rapport à la nature et à l’humain. Les problèmes sociétaux, sociaux, économiques et surtout écologiques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés, ne sont-ils pas finalement le fruit d’une intelligence par trop désincarnée, d’une intelligence qui oublie que, de même que la main n’est pas étrangère à l’intelligence dont elle est est partie intégrante, l’homme n’est pas étranger à la nature et ne doit pas en arriver à tout objectiver y compris lui-même. Contre cette intelligence séparatrice qui se nie elle-même, il nous faut revenir à ses sources mêmes, intelligare, établir des liens, vivre ces liens. En redécouvrant en quoi l’union de l’intelligence et des mains fait de nous des êtres reliés, reliés aux autres, reliés au monde ; en comprenant en quoi nous sommes tout autant des corps spirituels que des esprits incarnés, peut-être trouverons-nous la voie salutaire qui nous permettra d’éviter l’effondrement auquel certains se préparent déjà. Il faudrait pour cela faire coïncider deux temporalités, et c’est là toute la difficulté de la tâche, celle de l’urgence face aux problèmes qu’il nous faut résoudre et celle, beaucoup plus lente de l’évolution des mentalités et des représentations. L’urgence des dangers qui nous menacent accélérera-t-elle le second processus ? Nous n’avons d’autre choix que de l’espérer.

Éric Delassus

 

 

Joie et reconnaissance

Posted in Billets on octobre 16th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Dans son livre consacré à l’esthétique, Hegel considère qu’il existe deux manières complémentaires de prendre conscience de soi, l’une théorique et l’autre pratique. La prise de conscience de soi théorique se fait par la réflexion, par le retour sur soi de la conscience qui se découvre et se contemple. Ce processus peut, dans une certaine mesure, être comparé au « je pense, donc je suis » de Descartes. J’aurai beau douter de tout, le processus réflexif par lequel s’effectue ce doute me prouve que j’existe en tant que « chose qui pense ». Cela, je ne puis en douter. En effet, puisque pour douter, il faut que je pense, plus je douterai de mon existence, plus je m’affirmerai comme sujet pensant. La conscience est donc ici la source même de toute vérité, puisque c’est sur ce sol fondateur que Descartes va conduire son projet de refonder la science.

Cependant, pour Hegel, cette prise de conscience de soi théorique ne suffit pas. En un certain sens, elle ne peut que laisser le sujet sur sa faim. Cette manière de prendre conscience de soi a tendance à laisser le sujet humain replié sur lui-même sans véritablement lui permettre de s’ouvrir sur le monde extérieur. Aussi, la conscience de soi à laquelle elle aboutit ne peut déboucher que sur une certitude subjective d’exister. Or, il semblerait que l’être humain ne puisse se satisfaire d’une telle impression purement intérieure. Il a besoin de voir celle-ci confirmer par une preuve objective, c’est-à-dire extérieure. L’objet, au sens étymologique, désigne ce qui est « jeté devant ». Le sujet conscient ressent donc la nécessité de voir se déployer devant lui les preuves de sa propre existence. Il ne se contente pas de la certitude intime d’exister que lui procure la réflexion, il a besoin de trouver face à lui des signes confirmant cette certitude. C’est là qu’intervient la prise de conscience pratique, c’est-à-dire la prise de conscience par l’action.

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Perfectibilité et progrès

Posted in Articles on octobre 8th, 2019 by admin – Commentaires fermés

La notion de perfectibilité a été principalement développée par Jean-Jacques Rousseau dans Le discours sur l’origine et les fondements de l ’inégalité parmi les hommes. Grâce à ce concept, Rousseau parvient à expliquer comment l’être humain a pu sortir de l’état de nature pour devenir l’homme civilisé que nous connaissons aujourd’hui. Si l’homme a pu acquérir certaines facultés qui ne se manifestent pas spontanément dans la nature, c’est en raison de cette faculté de se perfectionner, qu’il est apparemment le seul à posséder. Aussi, ne faut-il pas confondre la perfectibilité et la perfection. C’est au contraire en raison de son imperfection que l’être humain doit avoir recours à cette faculté qui lui permet d’acquérir toutes les autres facultés, car la perfectibilité est principalement une faculté d’adaptation permettant à l’être humain d’évoluer dans des conditions différentes de celles dans lesquelles il a pu vivre auparavant. Ainsi, l’homme qui est, dans la nature, selon les mots de Rousseau lui-même, « un animal stupide et borné », est en mesure, si les circonstances l’exigent de développer des facultés auxquelles il n’avait pas eu à recourir jusque-là. Ainsi en va-t-il de la rationalité ou de la sociabilité, qui ne sont pas selon Rousseau des caractéristiques inscrites dans la nature humaine, mais qui vont apparaître lorsque les conditions naturelles ne vont plus permettre à l’homme de mener une vie solitaire, la nature lui étant devenue plus hostile et ne lui permettant plus de trouver aisément les moyens de sa subsistance. Ainsi, en fonction des circonstances et des besoins qui leur sont liées, l’être humain développe grâce à sa perfectibilité des facultés lui permettant de s’adapter. Elle est donc à l’origine des techniques que l’homme invente et utilise pour survivre dans un environnement hostile, c’est elle également qui rend possible le développement du langage et plus généralement de ce qui relève de la culture.

La perfectibilité peut donc être considérée comme la faculté des facultés, celle qui permet d’acquérir toutes les autres. C’est elle qui, sans conteste, fait la différence entre l’homme et l’animal, lui permettant de vivre sous toutes les latitudes, quel que soit le milieu ou le climat. Cependant, si cette faculté présente de nombreux avantages, elle n’est pas sans inconvénient. D’une part, parce qu’elle n’est qu’une faculté d’acquisition, l’homme risque toujours de perdre les capacités qu’il a développées au cours de sa vie. D’autre part, elle peut conduire l’homme à aller au-delà de ce que demandent les nécessités de la vie et le conduire à mettre en œuvre des aptitudes qui peuvent le conduire à sa perte. Dans une certaine mesure, elle est l’une des principales causes de la corruption humaine. Comme l’écrit Rousseau, elle est à l’origine de ses lumières et de ses erreurs, de ses vices et de ses vertus.

Cette perfectibilité va incontestablement être sollicitée dans les décennies qui viennent pour nous permettre de nous adapter aux changements qui vont avoir lieu en raison des progrès scientifiques et techniques dont elle est d’ailleurs à l’origine. Si la perfectibilité permet à l’homme de s’acclimater à l’évolution naturelle de son milieu, elle est aussi ce qui rend possible son adaptation aux modifications qui résultent de la manière dont il affecte son environnement tant social que naturel.

 

Aussi, en ces temps de révolution technologique marqués par l’arrivée de l’intelligence artificielle et de la robotique, l’humanité va devoir recourir à des compétences qu’elle n’avait probablement pas beaucoup sollicitées. Il va cependant falloir accompagner ce recours à notre perfectibilité d’une grande prudence afin de ne pas se laisser entraîner dans un hubris, une démesure, qui risquerait de nous faire renoncer à ce qui fait notre humanité. Les problèmes climatiques et environnementaux que nous rencontrons aujourd’hui nous montrant bien en quoi le progrès technologique que cette perfectibilité rend possible ne produisent pas toujours des conséquences qui nous sont favorables et ne sont pas toujours la source d’un réel progrès humain.

Le désir est l’essence de l’homme

Posted in Articles on septembre 30th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Conférence donnée le 28/09/2019 à l’I.S.G. De Paris

https://www.isg.fr/blogs/grande-ecole-master/2019/09/conference-desir-samedi-28-septembre/

Résumé

« Le désir est l’essence de l’homme » écrit Spinoza dans l’Éthique. Il faut comprendre par là que l’homme est désir et qu’il s’affirme en exprimant pleinement la puissance qui le caractérise. Cette approche positive rompt avec l’idée selon laquelle le désir ne serait que manque et marquerait l’imperfection humaine. Cette conception du désir est au cœur d’une éthique de la joie s’appuyant sur la nécessité d’une réflexion par laquelle le désir, s’efforçant de mieux cerner sa véritable nature, s’oriente vers ce qui augmente sa capacité d’agir. En quoi cette éthique conduit-elle à se rendre utile aux autres hommes ? C’est la question à laquelle tentera de répondre cette intervention.

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Penser l’intelligence artificielle

Posted in Articles on septembre 18th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Parce que l’intelligence artificielle, ou ce que l’on désigne par ce terme, est en train d’envahir nos vies selon un processus de développement qui apparaît comme irréversible, il devient urgent de s’interroger sur ce que désigne réellement cette expression, autrement dit de penser l’intelligence artificielle. Cette nécessité est principalement due au fait que celle-ci fait l’objet de nombreux fantasmes, c’est-à-dire de représentations imaginaires fortement chargées d’affects. Si l’on se réfère à la définition que donne du fantasme Élisabeth Roudinesco dans son Dictionnaire amoureux de la psychanalyse : « Production de l’imaginaire, scénario, fiction ou rêve diurne, le fantasme représente de façon déformée une réalité », nous avons précisément affaire à ce type de représentation dans l’imaginaire collectif, lorsque nous parlons d’intelligence artificielle. D’autant que ces représentations présentent toute l’ambivalence du fantasme, elles peuvent être à l’origine d’impulsions créatrices féconde, comme elles peuvent nourrir des peurs paralysantes. C’est sur ce point d’ailleurs que se situe le problème posé par cette manière d’appréhender l’intelligence artificielle, car le fantasme relève généralement d’une réaction spontanée plutôt que d’une véritable pensée.

Penser ne signifie pas simplement avoir des idées. Penser signifie d’abord réfléchir, c’est-à-dire procéder à un retour sur soi de la pensée qui permet, pour parler comme Spinoza, de produire des idées de ses idées. Aussi, penser l’intelligence artificielle consiste tout d’abord à s’efforcer d’en produire une idée adéquate, c’est-à-dire une idée qui exprime pleinement ce qu’elle est, à partir d’une interrogation sur les représentations que nous en avons et qui peuvent tout aussi bien être source de fascination et de séduction que de répulsion ou de rejet.

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Le bonheur au travail : un exemple de mauvaise foi managériale ?

Posted in Articles on mai 21st, 2019 by admin – Commentaires fermés

Résumé :

L’idée du bonheur au travail traverse depuis quelques années la pensée managériale. S’agit-il d’une réelle innovation ou n’y a-t-il pas derrière l’association de ces deux mots : « bonheur » et « travail », une erreur d’appréciation qui chercherait à rendre compatibles des concepts inconciliables pour produire une idée fictive et finalement aussi impensable que celle d’un cercle carré ? Mais ne s’agit-il que d’une erreur ? Ne faut-il pas voir derrière une analyse conceptuelle insuffisante, une forme de mauvaise foi, un mensonge à soi-même bien commode, car il nous empêche de regarder la vérité du travail en face ? Cette « mode » du bonheur au travail ne révèle-t-elle pas le rapport problématique de certains managers à la vérité, ainsi qu’une certaine vérité du management ?

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Lionel Astesiano, Joie et Liberté chez Bergson et Spinoza, 2016, CNRS Éditions, lu par Eric Delassus.

Posted in Articles on mai 10th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Il peut sembler étonnant de vouloir rapprocher Bergson et Spinoza. En effet, nous avons du côté de Spinoza, une pensée systématique et déterministe et chez Bergson une philosophie qui s’oppose à toute forme de dogmatisme et de systématicité pour s’intéresser à la vie de l’esprit et aux données immédiates de la conscience. Alors que Spinoza prétend rendre compte des affects comme un géomètre, Bergson rejette le parallélisme psychophysiologique, arguant qu’il n’est pas possible d’appliquer le modèle mathématique à la vie de l’esprit dans la mesure où l’on ne peut traduire en termes quantitatifs ce qui est d’ordre qualitatif.

Cependant, si Bergson se réfère dans ses œuvres à des philosophes comme Leibniz ou Spinoza pour souligner les limites d’un rationalisme, à ses yeux, trop systématique, il présente, dans ses cours, Spinoza sous un jour plus favorable et ne cache son attachement envers ce penseur dont il lira régulièrement les œuvres tout au long de sa vie. Envisagée sous cet angle, on pourrait donc aller jusqu’à penser que l’œuvre de Bergson est, sous certains de ses aspects, un dialogue implicite avec la pensée de Spinoza. Ainsi, l’éloignement apparent qui semble les rendre incompatibles l’un à l’autre demande à être nuancé et interrogé.

C’est à cette interrogation que procède Lionel Astesiano dans ce livre, lorsque, après avoir souligné les différences qui les séparent, il met en évidence la communauté d’intuition qui les réunit et que Bergson lui-même n’a pas manqué de percevoir. Soulignant une certaine proximité entre l’intuition initiale de la pensée de Spinoza et celle des Alexandrins, Bergson y perçoit une dimension d’ordre mystique qui serait comme en partie dissimulée par l’exposé mathématique et systématique de la pensée de Spinoza, qu’il faut distinguer du spinozisme qui réduirait justement cette philosophie à sa systématicité.

Lionel Astesiano s’efforce donc dans ce livre, sans jamais tomber dans le piège de privilégier l’une aux dépens de l’autre, d’établir des passerelles entre ces deux pensées. Aussi, sans nier leurs irréductibles différences, il nous permet de mieux comprendre ce qu’entend Bergson lorsqu’il affirme que tout philosophe a deux philosophies, la sienne et celle de Spinoza.

On pourrait ne voir dans cette formule que l’affirmation selon laquelle Spinoza se situerait totalement du côté de l’intelligence et de sa tendance éléatique à nier le mouvement et la durée, tandis que Bergson se situerait du côté d’une intuition et renouant avec une approche plus vivante de la réalité. Cependant, cette approche est trop simpliste et se trouve remise en question dans le livre de Lionel Astesiano qui ne peut manquer, pour ce faire, d’évoquer les travaux de Gilles Deleuze.

Mais c’est principalement autour des notions de joie et de liberté va s’élaborer cette étude, afin de mettre en évidence leur indissoluble lien, notre joie étant d’autant plus intense que notre liberté s’accroît, elle nous dispose à faire effort pour être de plus en plus libres.

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Michel Chabot, Réflexion sur Qu’est-ce que les lumières ? de Kant, Editions Bréal, 2017, 158 pages, lu par Eric Delassus

Posted in Articles on avril 10th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Loin d’être un commentaire de l’opuscule de Kant, le livre de M. Chabot se veut être une réflexion sur notre situation contemporaine à partir de la pensée de Kant.

Si Qu’est-ce que les Lumières ? est un texte daté qui fut rédigé dans un contexte historique et politique bien précis, peut-être est-il néanmoins en mesure de nous aider à mieux penser notre présent ? C’est d’ailleurs ce qui fait toute la puissance d’un texte que de pouvoir dépasser les conditions historiques de son élaboration pour nourrir une réflexion sur des questions qui ne sont pas de son époque.

La première partie du livre présente les grandes lignes de la position kantienne.

La question, qui est au cœur de ce livre, est celle de la manière dont un peuple peut accéder à la démocratie, car le problème est que trop souvent les peuples qui se révoltent contre des tyrans abandonnent un peu trop vite la liberté pour laquelle ils se sont soulevés en installant un pouvoir autoritaire à la place du précédent, remplaçant ainsi un despote par un autre. Ne faut-il pas voir dans ce paradoxe la conséquence, non seulement d’une précipitation dans la conquête de la liberté, mais aussi et surtout d’un manque de « lumières » chez ces peuples qui auraient certainement dû être plus à l’écoute du message kantien et faire preuve d’une plus grande prudence ? La prudence que M. Chabot présente d’ailleurs comme le leitmotiv de la pensée politique de Kant.

S’initiant dans une période de despotisme éclairée, cette pensée a dû subir les contraintes d’une certaine censure lorsque la Prusse est revenue vers un absolutisme plus affirmé. S’efforçant sans relâche de combattre l’obscurantisme, il lui a fallu affronter l’opposition à l’idéal des Lumières du Sturm und Drang qui remettait en cause l’universalisme et la puissance de la raison. La complexité des conditions dans lesquelles se construit la pensée politique de Kant est certainement l’une des raisons expliquant la prudence dont il fait preuve dans ses écrits sans pour autant faire de concessions au sujet des valeurs qu’il défend.

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La philosophie du bonheur et de la joie. Le bonheur à l’horizon

Posted in Articles on avril 1st, 2019 by admin – Commentaires fermés

Et si le bonheur n’était pas vraiment fait pour nous ? Si nous ne l’avions inventé que comme un idéal nécessaire et inaccessible ? Nécessaire, car il est l’horizon en fonction duquel nous nous orientons dans l’existence, mais inaccessible car, comme tout horizon, il s’éloigne d’autant qu’on s’en approche. Telle est la thèse défendue dans ce livre qui n’est en rien pessimiste. Le bonheur y est présenté comme un horizon inaccessible, mais sa poursuite est appréhendée comme la source de toutes nos joies. Parce que l’être humain est désir, il se satisfait plus de la joie que du bonheur. La joie exprime la force de la vie, tandis que le bonheur perçu comme accord avec soi a quelque chose à voir avec la mort. Cette philosophie de la joie et du bonheur est présentée tout au long d’un parcours qui, sans se vouloir exhaustif, convoque différents penseurs qui se sont interrogés sur la condition humaine et la possibilité pour l’être humain d’accéder à la vie heureuse.

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Lien vers le site de l’éditeur

André Pessel, Dans l’Éthique de Spinoza, Paris, Klincksieck, 2018, lu par Eric Delassus.

Posted in Articles on février 12th, 2019 by admin – Commentaires fermés

Lire l’Éthique ne laisse pas indemne le lecteur qui accomplit cette tâche avec sérieux. En effet, ce livre est riche en effets de texte, comme le souligne André Pessel dans son livre : Dans l’Éthique de Spinoza. L’intérêt de cet ouvrage tient en ce qu’il ne propose pas un commentaire sur l’ÉthiqueSpinoza, mais qu’il montre en quoi la lecture de ce livre produit son lecteur et le transforme en lui faisant comprendre par son contenu ontologique qu’il y est aussi question de lui-même en tant qu’il s’intègre dans son sujet même. Aussi, si l’Éthique est un ouvrage d’une puissance considérable, c’est parce qu’elle affecte son lecteur au point de l’orienter vers un changement de vie complet. Ce changement n’est pas le fruit de l’observation de règles, comme le proposaient les morales antiques, mais la conséquence de la compréhension par le lecteur de la manière dont il intègre la substance et l’exprime. Aussi, ce livre nous invite-t-il à nous immerger dans l’Éthique, et non à gloser sur l’Éthique, pour nous y retrouver et voir ainsi notre vie modifiée par ce nouveau rapport à soi qui exclut tout recours à un sujet auteur de sa pensée. « L’homme pense » n’est pas un « je pense », il est l’expression d’une pensée qui se construit en lui.

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La dimension éthique de la médecine et du soin

Posted in Articles on novembre 24th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Conférence à l’ENSA de Bourges le mercredi 28 novembre à 13h30.

https://www.ensa-bourges.fr/index.php/fr/home/action-culturelle/conferences/conferences-2018-2019/7153-conferences-de-philosophie

Lire le texte de la conférence

 

Ce que peut un corps

Posted in Articles on septembre 27th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Vient de paraître chez L’Harmattan

CE QUE PEUT UN CORPS

Sylvie Lopez-JacobEric Delassus
Sous la direction de
Ouverture Philosophique
PHILOSOPHIE
Modèle d’une société en mal de cohésion, ou modelé par elle et ses normes, le corps construit l’identité, et rend possible l’aliénation. Apprêté, mis en scène, observé ou transformé, il donne son étoffe au héros, ses rouages au pantin, ses prothèses à l’homme en mal de puissance. A moins que, habité en conscience, il ne devienne la source vive où l’homme peut puiser sa joie. En mars 2017, à l’Ecole Nationale Supérieure d’Art de Bourges, s’est tenu un colloque sur le thème « Ce que peut un corps ». Enseignants de philosophie, de sociologie, plasticien, maître d’arts martiaux se sont succédé pour faire état des états du corps.

Agrégée de philosophie, Sylvie Lopez-Jacob enseigne la philosophie et le cinéma au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges. Elle est docteure en sémiologie du texte et de l’image et sa pratique des arts martiaux donne un éclairage particulier à la réflexion qu’elle poursuit sur le cinéma.
Professeur agrégé et docteur en philosophie, Eric Delassus enseigne au Lycée Marguerite de Navarre de Bourges. Ses recherches portent plus particulièrement sur des questions d’éthique (médicale, managériale, ou sur les nouvelles technologies) et les usages actuels de la philosophie de Spinoza.

Broché – format : 13,5 x 21,5 cm
ISBN : 978-2-343-15680-4 • 25 septembre 2018 • 218 pages
EAN13 : 9782343156804
EAN PDF : 9782140100697

Sommaire


Le corps politique
Romain LOSSEC : La maladie du corps politique
Claire GRINO : Ce que peut un corps genré – Corps et politique au prisme du genre


Le corps et la technique
Yannis CONSTANTINIDÈS : Corps augmenté, corps amputé de ses capacités propres
Bernard ANDRIEU : Les nouveaux concours de beauté


Le corps et l’art
Nicolas BOUILLARD : Prothèse et prophétie
Sylvie LOPEZ-JACOB : Pourquoi filmer un
corps ?

Le corps et l’esprit
Sophie ITURRALDE : Don Quichotte – Grandeur et misère du corps héroïque
Éric DELASSUS : Qu’est-ce que l’idée d’un corps malade ?
André COGNARD : Le corps émancipateur

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=60934

 

Écrire, mais pour parler, pas pour se taire.

Posted in Articles on septembre 14th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Éric Delassus

Conférence donnée au Centre Hospitalier Théophile Roussel, le 13/09/2018

La tendance semble être aujourd’hui à la consignation par écrit de tous les détails de la vie des organisations et des individus qui y travaillent ou de ceux qui en sont les usagers. Ainsi, demande-t-on aux acteurs des organisations de rédiger des rapports d’activité dans lesquelles ils doivent rendre compte des résultats obtenus ou des problèmes rencontrés dans le cadre de leur travail. L’objectif d’une telle démarche est le plus souvent de disposer des données nécessaires pour évaluer les performances de la dite organisation ainsi que des individus qui la font fonctionner. Il en va de même pour ce qui concerne la constitution de dossiers concernant les usagers. Ces dossiers, aujourd’hui informatisés, doivent contenir toutes les informations relatives aux caractéristiques de la personne concernée et permettent aux différents praticiens de connaître assez rapidement le profil de celle-ci. C’est le cas dans le domaine de la santé du dossier médical partagé qui doit être complété par chacun des intervenants dans le suivi d’un patient.

Il apparaît donc qu’une grande partie du temps de travail est consacré à des tâches de ce type. Tâche qui ne sont certainement pas sans intérêt, mais qui parce qu’elles sont fortement chronophages, occupent un temps qui ne peut être consacré à l’exercice de la profession elle-même. Mais ces tâches d’écriture viennent surtout amputer le temps consacré à la parole, au dialogue entre les membres de l’organisation, ainsi qu’avec les usagers. Le temps que l’on passe à rédiger des rapports ou à constituer des dossiers est un temps que l’on ne passe pas à discuter avec ses patients ou avec ses collègues, un temps que l’on ne passe pas avec ceux avec ou pour qui l’on travaille. Or, ce temps réservé à la parole n’est-il pas fondamental ? N’est-il pas essentiel ? Et certainement l’est-ce encore plus dans le monde du soin ? Il est, en effet, indispensable, dans les conditions actuelles du travail de thérapeute ou de soignant, de pouvoir s’entretenir avec les différents praticiens qui interviennent autour d’un patient et de pouvoir dialoguer avec le patient lui-même. N’est-ce pas là, la manifestation la plus authentique de la vie même d’une organisation prenant en charge la santé des personnes ? Non seulement, cela donne sens au fonctionnement de cette organisation, mais plus encore, c’est cette parole qui fait émerger le sens du travail que l’on effectue, c’est elle qui constitue ce sens.

Autre problème que pose cette tendance à vouloir tout consigner par écrit, c’est certainement de modifier notre rapport au temps, d’introduire dans la vie au travail un autre type de temporalité qui évacue le temps de la réflexion, de la rumination et surtout de l’échange. Certes, ce que l’on écrit est destiné à être lu. Il y a donc une certaine forme de communication qui s’effectue. Mais, le plus souvent, cette communication reste de l’ordre de la transmission d’informations qui n’entraine pas nécessairement d’effet en retour. Ainsi, sans réel feed-back, la temporalité qui s’institue n’est plus une temporalité vivante, mais plutôt une temporalité linéaire et figée qui n’est plus réellement du temps vécu dans le dialogue et le partage, mais du temps stocké dans une mémoire plus morte que vive. Cela est peut-être aujourd’hui d’autant plus accentué que ce discours écrit ne se transmet pas de mains en mains, mais par l’intermédiaire de réseaux informatiques qui apparaissent comme totalement désincarnés.

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Un philosophe au pays des managers

Posted in Articles on juin 25th, 2018 by admin – Commentaires fermés

Vulnérabilité, management et bien-être au travail

Que peut bien faire un philosophe au milieu de spécialistes du management ? Que peut bien faire un philosophe qui, comme c’est mon cas, s’intéresse aux questions d’éthique et plus particulièrement d’éthique médicale, parmi des chercheurs opérant dans les domaines de la gestion et des organisations ? Que peut-il bien y avoir de commun entre ces domaines que d’aucuns pourraient trouver antinomiques ?

En effet, les problématiques liées à la médecine et à l’éthique médicale évoquent plutôt la sollicitude et l’ouverture à autrui. Le management, en revanche, n’a pas toujours une réputation aussi positive. Pour beaucoup, il évoque encore des technique d’exploitation et de manipulation des personnels, une tentative de réduction de l’être humain à la seule dimension de moyen, comme le laisse d’ailleurs entendre la notion de « ressources humaines ». Certes, il s’agit là d’une vision réductrice du management, mais qui reste présente dans de nombreux esprits et qui est probablement nourrie par une approche taylorienne encore mise en œuvre par de nombreux managers.

Aussi, m’a-t-il semblé qu’un rapprochement de ces deux mondes, celui du soin et celui du management, pourrait probablement être fécond pour développer un mode de management plus humaniste. Un management qui ne consisterait plus à gérer des ressources humaines, mais à prendre soin de l’être humain au travail pour lui permettre de trouver dans cette activité une source possible de joie et d’épanouissement.

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