Archive for février, 2020

Pourquoi ne peut-on penser à rien ?

Posted in Articles on février 25th, 2020 by admin – Commentaires fermés

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« Le mot intentionnalité ne signifie rien d’autre que cette particularité foncière et générale qu’a la conscience d’être conscience de quelque chose. »

E. Husserl, Méditations cartésiennes, Méditation 2.

 

Il nous arrive parfois, lorsque nous sommes obsédés par les problèmes que nous rencontrons dans notre travail, dans notre vie familiale ou sentimentale d’aspirer à ne penser à rien, à faire, comme on dit, le vide en son esprit. Cependant, on aura beau essayer, ça ne marche pas. On remarquera même que plus on essaie de ne penser à rien, plus les pensées nous assaillent et nous obsèdent. Nous découvrons ainsi que nous ne sommes pas totalement maîtres de nos pensées. La conscience n’est donc pas synonyme de maîtrise et de contrôle, il semblerait qu’elle obéisse à un mode de fonctionnement autonome qui échappe parfois à notre volonté.

Nous pouvons certes nous concentrer sur un objet auquel nous avons décidé de nous intéresser. Cependant, si nous pouvons focaliser notre attention sur une chose bien précise, il nous est impossible de chasser de notre esprit toute forme de pensée. Même lorsque nous nous perdons dans la rêverie, il s’écoule en notre conscience un flux de représentations. Il nous est parfois difficile de comprendre leur enchaînement, mais il nous est impossible de les chasser totalement de notre esprit.

Il est donc impossible de ne penser à rien. Cela est dû à une caractéristique de la conscience découverte par le philosophe Allemand Edmund Husserl et qu’il nomme intentionnalité. L’intentionnalité désigne le caractère qu’a la conscience d’être toujours conscience de quelque chose. Cette caractérisation de la conscience résumée dans cette simple formule : « la conscience est toujours conscience de quelque chose », s’oppose pourtant à la manière dont nous nous représentons couramment la conscience. Nous parlons souvent, en effet, de contenu de conscience pour désigner tout ce dont nous pouvons avoir conscience (perceptions, images, idées,…). Nous nous représentons la conscience comme s’il s’agissait d’un contenant susceptible de recevoir certains contenus venant de l’extérieur. Par conséquent, nous en déduisons que ces derniers peuvent ou non l’emplir, comme un vase ou une cruche peuvent être plein ou vide. Or, si l’on décrit sérieusement la manière dont notre conscience procède, nous nous apercevons que celle-ci n’est en rien un réceptacle attendant passivement d’être rempli par des objets qui viendrait occuper un espace laissé vacant. La conscience est, au contraire, toujours en activité, toujours en train de se focaliser sur autre chose qu’elle-même. Cette orientation de la conscience vers ce qui n’est pas elle lui est d’ailleurs vital, sans cela elle n’est rien. N’avoir conscience de rien, c’est ne plus avoir conscience du tout, c’est perdre conscience. Le seul moyen de ne plus penser à rien, c’est de ne plus penser du tout, c’est-à-dire de perdre conscience, de s’évanouir. Mais dès que la conscience s’éveille un tant soit peu, elle devient nécessairement conscience de quelque chose.

Il est d’ailleurs intéressant pour illustrer ce caractère qu’a la conscience d’être toujours conscience de quelque chose, de décrire ce qui se passe lorsque l’on se réveille. C’est toujours autre chose que soi qui fait qu’on se rappelle à soi, qui fait que l’on revient à soi, lorsqu’après une nuit de sommeil, on retrouve le monde et l’on se retrouve par la même occasion. Il peut s’agir du réveil qui violemment par sa sonnerie nous rappelle à l’ordre et nous intime l’ordre de nous lever, mais il peut s’agir aussi, plus doucement, d’un rayon de soleil ou du chant d’un oiseau. La conscience alors s’oriente vers ce monde qui la fait être.

Cette illustration nous aide à mieux comprendre en quoi l’image du contenant et du contenu ne convient pas, car elle a tendance à figer la conscience qui n’est que mouvement vers autre chose qu’elle-même. La conscience est avant tout relation, relation au monde. Il n’y a pas d’un côté la conscience et de l’autre le monde, il y a la conscience du monde. Aussi, l’image qui semblerait mieux convenir pourrait être celle d’un faisceau lumineux qui n’a de réalité que si la source la lumière vise quelque chose sur quoi elle peut se refléter.

La conscience est donc toujours active, toujours en quête de quelque chose à viser, de quelque chose vers quoi s’orienter. Mais dire que la conscience est active ne signifie pas que nous sommes toujours en mesure de contrôler son activité. La conscience est plutôt comme un cours d’eau que l’on peut laisser courir sans jamais le canaliser, mais que l’on peut également tenter de diriger dans une direction qui nous convient. Mais cela ne se fait pas sans effort et souvent la tension se relâche, laissant notre esprit battre la campagne. C’est là toute la difficulté de maintenir son attention, cette tension volontaire de la conscience vers un objet bien précis.

Voilà donc pourquoi, il nous est impossible de ne penser à rien. Les adeptes de la méditation l’ont d’ailleurs bien compris. En effet, l’on s’imagine souvent que méditer consiste à faire le vide en son esprit, mais c’est une erreur. Méditer afin d’être pleinement présent à soi nécessite que l’on fixe son attention sur une seule et unique chose, une coupelle d’eau posée devant soi, un détail sur le mur face auquel on est assis, peu importe. Mais, vouloir ne penser à rien conduit nécessairement à l’échec. L’effort pour ne penser à rien se trouve alors confronté à un flux de pensées, de représentations diverses qui assaillent notre esprit et l’empêche d’aboutir. En revanche, lorsque la conscience vise une seule et même chose, elle contient ce flux et l’endigue pour accéder à une pleine présence à soi.

N’essayons donc plus de faire le vide en notre esprit pour nous retrouver, ne tentons plus de ne penser à rien pour nous détendre, portons plutôt notre attention vers des choses simples, des choses belles, afin de nous retrouver dans la relation que nous entretenons avec le monde, parce que chacun de nous est une conscience qui est toujours conscience de quelque chose.

Éric Delassus

Pourquoi pouvons-nous être intolérants ?

Posted in Articles, Billets on février 11th, 2020 by admin – Commentaires fermés

Un sauvage n’est pas un être humain à part entière. Je ne pouvais pas non plus décemment lui imposer un nom de chose, encore que c’eût été peut-être la solution de bon sens. Je crois avoir résolu assez élégamment ce dilemme en lui donnant le nom du jour de la semaine où je l’ai sauvé : Vendredi. Ce n’est ni un nom de personne, ni un nom commun, c’est, à mi-chemin entre les deux, celui d’une entité à demi vivante, à demi abstraite, fortement marquée par son caractère temporel, fortuit et comme épisodique…

Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du pacifique.

 

L’intolérance est un fléau dont nous risquons tous un jour ou l’autre d’être victime. Non seulement, nous risquons d’être victime de l’intolérance des autres, mais nous sommes également exposés à devenir nous-même intolérants sans nécessairement nous en apercevoir. Il y a, en effet, comme une tendance naturelle de l’être humain à l’intolérance, à ne pas supporter ce qui est différent, à rejeter ce qui s’écarte trop des normes auxquelles il est habitué à se référer.

Certes, tout n’est pas tolérable, il y a des opinions et des comportements qu’il serait même coupable de tolérer. Le racisme est l’exemple même de l’opinion intolérable, tout simplement parce qu’il est la manifestation de la forme la plus indigne de l’intolérance. Quoi de plus abject que de rejeter un être humain de l’humanité ou de le considérer comme étant par nature inférieure sous prétexte qu’il n’a pas la même couleur de peau que soi ou tout simplement qu’il est étranger. Il est donc clair que lutter contre l’intolérance et œuvrer pour que progresse la tolérance ne signifie pas tout tolérer même l’intolérable.

Néanmoins, affirmer qu’il y a de l’intolérable ne doit pas servir d’alibi pour justifier sa propre intolérance, pour s’autoriser à rejeter l’autre sans autre forme de procès. Pourtant, il arrive souvent à ceux qui prônent la tolérance d’être eux-mêmes intolérants et de ne pas s’en rendre compte. D’où peut venir une telle tendance au rejet de l’autre ?

L’autre, qui est-ce ? L’autre, ce n’est pas ce qui est tout autre. L’autre, c’est mon semblable, c’est-à-dire un autre humain. L’autre, ce n’est pas un objet, une chose. Certes, je peux l’objectiver, mais c’est précisément une manière de le nier comme autre. On peut d’ailleurs se poser la question de savoir si l’animal est un autre pour nous humains. Il est en un sens mon semblable, en tant qu’il est un être sensible, susceptible de jouir et de souffrir, mais il est fort différent de moi dans la mesure où il m’est difficile de communiquer avec lui de la même manière qu’avec un autre être humain.

Nous touchons d’ailleurs là tout ce qui fait l’ambivalence de l’autre et qui est certainement à l’origine de l’intolérance, qui a pu faire d’ailleurs que certains humains aient pu être considérés par d’autres comme des animaux.

L’autre, tout en étant mon semblable est aussi nécessairement différent, il est un autre moi qui n’est pas moi. Il est mon semblable et pas mon identique, jamais sa conscience ne pourra remplacer la mienne et réciproquement. C’est pourquoi d’ailleurs, ceux qui nourrissent le fantasme de se faire cloner pour être immortels font preuve d’une immense naïveté et d’une terrible stupidité, car si un tel jumeau génétique pouvait voir le jour, il resterait pour eux une conscience aussi impénétrable que celle de n’importe quel autre être humain.

Il y a donc une irréductible altérité de l’autre. Cette expression peut être interprétée comme un pléonasme, mais ce n’est pas la même chose que de parler de la circularité du cercle et de l’altérité de l’autre. Le cercle est circulaire et rien d’autre. L’autre précisément parce qu’il est autre n’est pas qu’autre pour moi, il est aussi mon semblable.

Et c’est précisément parce qu’il est à la fois autre et différent qu’il peut faire l’objet de mon intolérance. Pourquoi a-t-on du mal à tolérer ceux qui sont différents ? Non seulement ceux qui pensent différemment de nous, mais aussi ceux qui vivent différemment, qui n’ont pas les mêmes goûts, les mêmes préférences, les mêmes habitudes que nous. Pourquoi, par exemple, certains ressentent-ils une forte hostilité envers ceux qui manifestent des préférences sexuelles qui ne sont pas celles du plus grand nombre ou dont les mœurs ne sont pas celles qui sont considérées comme relevant de la norme commune ?

N’est-ce pas parce que la différence de l’autre nous remet en question que nous avons tendance à la rejeter lorsque cette différence est trop marquée ?

En effet, lorsqu’un autre homme pense différemment et vit différemment de moi, il me signifie que ma façon d’être humain n’est pas la seule possible et qu’elle n’est peut-être pas la meilleure qui soit. Aussi, par sa présence et son existence même, puis-je me sentir fragilisé. Ce que j’avais toujours perçu comme relevant d’une certaine forme d’absolu s’avère relatif et contingent. Peut-être aurais-je pu être autre que je suis ? Si j’étais né dans une autre culture, à une autre époque ou si la complexion de mon corps, mon idiosyncrasie, c’est-à-dire mon tempérament, avaient été différentes.

Cela est insupportable pour qui croit être quelque chose, pour qui s’imagine que tout homme a une essence définitive et définissant ce qu’il est une bonne fois pour toute. Or, le propre de l’être humain n’est pas d’être, mais d’exister, c’est-à-dire pour reprendre une formule empruntée à Jean-Paul Sartre d’être ce qu’il n’est pas et de n’être pas ce qu’il est. L’être humain, parce qu’il est toujours en devenir, parce qu’il est ce que la vie fait de lui et ce qu’il fait de sa vie n’est jamais totalement identique à lui-même. Il n’est pas une chose.

L’intolérant est donc celui qui n’a pas compris cela et qui voudrait que son existence ait la solidité monolithique des choses, il est celui qui ne sait pas apprécier ce qui fait à la fois la fragilité et la richesse de la vie humaine et qui est à la source de sa diversité.

Aussi, pour se garantir contre l’intolérance, non seulement celle des autres, mais aussi pour se préserver de la sienne propre, faut-il comprendre que pour accepter l’autre en tant qu’autre, il faut à la fois le considérer comme semblable et comme différent. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne de l’altérité. Si, en effet, je ne considère l’autre que comme mon semblable, je me donne de bonnes raisons de rejeter de l’humanité ceux qui me semblent trop éloignés de ce que je suis. C’est ainsi qu’ont pu être considérés comme barbares ou comme sauvages ceux dont la culture était trop éloignés de la nôtre. Mais, comme l’écrit Claude Lévi-Strauss, le vrai barbare, c’est d’abord celui qui croit en la barbarie.

De même, si je considère l’autre comme seulement différent, cela sous-entend que j’ai le sentiment de n’avoir rien de commun avec lui et que je n’ai donc aucune raison de le respecter et de le prendre en considération, il m’est alors complètement étranger.

Il est donc nécessaire pour que je puisse accepter l’autre dans sa différence, pour que je puisse accueillir son altérité que je le considère en même temps comme mon semblable.

Ainsi, est-ce à trop vouloir être identique à nous-mêmes que nous pouvons devenir intolérants, oubliant par là qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’être humain et que la richesse même de l’humanité tient dans sa diversité.

Éric Delassus