POURQUOI JE RACONTE CE QUI M’ARRIVE À MES MEILLEURS AMIS ?

Je vois dans les intrigues que nous inventons le moyen privilégié par lequel nous reconfigurons notre expérience temporelle confuse, informe et à la limite muette. (Paul Ricœur, Temps et récit.)

Dès qu’il nous arrive quelque chose, nous avons besoin d’en parler, de le raconter. Qu’il s’agisse d’un événement heureux ou malheureux, banal ou extraordinaire, il nous faut en faire une histoire. Il arrive parfois d’ailleurs qu’on nous le reproche, qu’on nous accuse de « faire toute une histoire avec rien ». Il est vrai que « faire des histoires » peut signifier dans le langage courant, semer le trouble ou la zizanie, dramatiser à l’excès ce qui est sans importance.

Néanmoins, faire une histoire des moindres événements de notre vie, s’avère souvent relever d’une impérieuse nécessité, d’un besoin irrépressible. Nous pourrions, comme on dit « garder cela pour nous », mais rien n’y fait, il nous faut en parler. Il peut s’agir de sujets intimes, nos déboires familiaux, nos aventures amoureuses, notre vie sexuelle, de l’intrusion dans notre vie de la maladie, voire d’un échec scolaire ou professionnel ou de la perte d’un emploi. C’est d’ailleurs, précisément, toujours lorsqu’il s’agit de choses de cet ordre que nous ressentons encore plus expressément le besoin d’en parler, comme si laisser ces questions emprisonnées dans notre conscience nous condamnait à la rumination et nous imposait de les supporter comme un poids dont nous ne pourrions nous libérer. Il faut donc que nous en parlions, que nous racontions ce qui nous est arrivé à un confident, à quelqu’un en qui nous avons foi et avec qui nous pouvons partager nos secrets.

Nos meilleurs amis sont aussi nos meilleurs confidents. Nous avons confiance en eux, nous avons foi en leur capacité à recevoir nos plus profonds secrets et à les conserver et les protéger comme de précieux trésors. C’est d’ailleurs lorsqu’une telle confiance se trouve trahie, que, le plus souvent, les amitiés se détruisent.

Mais d’où vient ce besoin de raconter, ou plus exactement de se raconter ?

Précisons tout d’abord que les événements qui font l’objet d’un désir aussi impérieux sont souvent ceux qui nous sont arrivés indépendamment de notre volonté. Il s’agit pour paraphraser le philosophe stoïcien Épictète « des choses qui ne dépendent pas nous ». En effet, ce n’est pas se confier que faire le récit de ses exploits, de décrire dans le détail ce que l’on a réussi en attribuant cette réussite à son seul talent. Cela ne relève pas de la confidence, mais de la plus grossière vantardise, de la plus vulgaire fatuité.

Ce que nous racontons à nos amis avec la plus grande authenticité, ce sont, à l’inverse, ces choses qui surviennent dans notre existence et qui sont indépendants de notre volonté, les incidents auxquels on ne s’attendait pas et parfois aussi les accidents funestes, les malheurs que la vie nous inflige. Lorsque de tels événements se produisent, nous prenons conscience que nous ne sommes pas totalement maîtres de nos existences, nous avons même parfois le sentiment que nous perdons la main sur celles-ci, qu’elle nous sont ravies par la fortune, par l’action de facteurs extérieurs qui font intrusion dans nos vies et en prennent le contrôle à notre place.

Face à cette impression de ne plus avoir de prise sur son existence, l’être humain peut se sentir démuni, désappointé, il a alors le sentiment de ne plus être un sujet, de ne plus être celui qui agit pour déterminer le cours de sa vie. Il ne se perçoit plus que comme un objet, une chose jetée dans le monde et contrainte à se laisser porter par les événements comme peut l’être une feuille morte emportée par le vent ou flottant à la surface de l’eau. Néanmoins, à la différence des choses soumises aux causes extérieures, l’homme a la capacité de penser et de penser consciemment. Ainsi, peut-il ressaisir ce qui lui arrive par la pensée, et les outils qui lui permettent d’effectuer cette ressaisie, ce sont les mots. C’est pourquoi il est indispensable pour lui de se raconter, car s’il n’est pas totalement maître son existence, il est en mesure d’être le sujet du récit qu’il en fait. C’est ainsi qu’il parvient à reprendre la main quand survient dans sa vie un événement tragique, lorsque le destin s’acharne sur lui et le laisse impuissant face à l’adversité. Qu’il s’agisse de la maladie, de déboires amoureux ou de tout autre revers de fortune, nous avons toujours le sentiment lorsque nous sommes empêtrés dans un malheureux, voire dramatique, concours de circonstances, que quelque chose se brise en nous, qu’une rupture de notre histoire s’effectue. Il nous faut donc agir pour redonner à notre vie une certaine unité et une certaine continuité.

Aussi, lorsque nous sommes confrontés à de telles situations, nous sentons la nécessité de reconstituer la trame narrative de notre existence. En procédant ainsi, nous introduisons dans un récit dont nous sommes l’auteur tous ces événements qui ne dépendent pas de nous et ainsi nous nous les approprions. Nous reconstituons par là le fil directeur de notre vie et ainsi nous parvenons à mieux accepter ce que la fortune nous contraint à traverser.

 

Mais il nous faut pour cela une oreille attentive, c’est pourquoi les amis sont toujours ceux à qui nous préférons nous confier. Ils nous aident à redevenir sujet d’une existence qui nous échappe, à lui redonner la cohérence et la consistance qui se trouvent altérées plus ou moins gravement par les accidents, petits ou grands, heureux ou malheureux, qui traversent notre vie.

Éric Delassus

 

 

Comments are closed.