Coexister avec la douleur et l’exigence de sens pour le patient

Conférence prononcée le 17 octobre 2017 lors de la 7eme journée départementale de soins palliatifs organisée par le réseau Émeraude 58

À la question de savoir si la douleur peut avoir du sens, il semble que de toute évidence la réponse peut être positive et que ce n’est pas là sombrer dans le dolorisme. En effet, si l’on considère le terme de sens, qui renvoie d’abord aux sens et à la sensibilité sans lesquels il n’y aurait pas de douleur possible, ou si l’on comprend ce terme aussi bien comme signification que comme direction, on s’aperçoit qu’il évoque toujours l’idée de relation. On peut donc considérer que la douleur peut avoir du sens lorsqu’elle nous met en relation ou qu’elle exprime notre relation avec nous-mêmes et avec le monde. La douleur peut-être le signe d’un danger imminent, elle me permet de m’éloigner de ce qui pourrait me blesser, de ce qui pourrait affecter négativement mon corps et l’altérer. La douleur est aussi et souvent un symptôme, c’est-à-dire un signe par lequel la maladie se révèle et par conséquent peut être traitée. C’est, très fréquemment, parce que le patient a ressenti une douleur qu’il a interprétée comme le signe de « quelque chose qui ne va pas » qu’il consulte son médecin. Il faut, certes, éviter de tomber dans l’illusion finaliste qui pourrait nous faire croire que la douleur est faite pour nous avertir. Comme le souligne G. Canguilhem « il est trop évident que la douleur n’est pas un avertisseur toujours fidèle et toujours infaillible[1] ». Néanmoins, il faut ajouter, comme il le fait ensuite :

Mais il est évident aussi que l’indifférence d’un vivant à ses conditions de vie, à la qualité des échanges avec le milieu, est profondément anormale. On peut admettre que la douleur soit un sens vital, sans admettre qu’elle ait un organe particulier ni qu’elle ait valeur encyclopédique d’information dans l’ordre topographique ou fonctionnel. Le physiologiste peut bien dénoncer les illusions de la douleur, comme le physicien le fait de la vue, cela signifie qu’un sens n’est pas une connaissance et que sa valeur normale n’est pas une valeur théorique, cela n’entraîne pas qu’il n’ait pas normalement sa valeur[2].

Vu sous cet angle, la douleur signifie quelque chose et cette signification lui permet de jouer un rôle, ou en tout cas, pour le vivant de lui en donner un, celui de donner l’alerte, ce qui permet de faire le nécessaire pour tenter d’éviter un danger ou de remédier à une pathologie. Ce rôle de la douleur peut sembler bénéfique puisque lorsqu’une maladie est asymptomatique et, par exemple, n’entraîne aucune douleur, elle peut évoluer de manière insidieuse et s’avérer plus difficile à traiter quand les symptômes, souvent sous forme de douleurs, apparaissent. L’absence de douleur peut également poser problème lorsque, suite à un dépistage, une thérapie est mise en place et provoque chez le patient des effets indésirables qui le font souffrir, alors que jusqu’à présent, il se sentait plutôt en forme. Cela entraîne chez lui une incompréhension et le sentiment, peut-être pas toujours sans fondement, que c’est la médecine qui l’a rendu malade.

Cependant, si l’on excepte ce rôle de « lanceur d’alerte » que peut jouer la douleur et qui peut lui donner un sens, peut-on donner un sens à la douleur et faut-il nécessairement tenter de lui en donner un ? Car donner un sens, cela peut aussi signifier justifier. Ne risque-t-on pas alors de glisser vers un dolorisme qui pourrait prétendre légitimer la douleur et qui par la même occasion ne ferait pas du combat contre celle-ci une priorité ?


[1] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, 1re édition : 1966, 10e édition « Quadrige », PUF, 2005, p. 57.

[2] Ibid.

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