Et si le manager devenait un phronimos ?

Conférence donnée à Metz le 11 mai 2016 dans le cadre du Quatrième congrès « Philosophie du Management » organisé par la Société de Philosophie des Sciences de Gestion (SPSG) dont le thème était « Management et Philosophie de l’Antiquité ».

Introduction

Définir le management relève d’une gageure. Ce terme dont l’étymologie reste incertaine présente une telle polysémie que l’on ne sait dans quelle catégorie d’activité le ranger. Situé aux frontières de la science, de la technique et de l’art, il relève autant de connaissances qui se veulent positives – celles que l’on nomme aujourd’hui les sciences de gestion – que de l’éthique dans la mesure où une grande partie de son exercice concerne les rapports humains à l’intérieur d’organisations, dont la plupart appartiennent au monde du travail. Ce terme qui peut tout aussi bien évoquer le dressage et la conduite des animaux – leur prise en main – et qui renvoie à la ménagerie, peut aussi, par conséquent, évoquer l’administration domestique – celle du ménage – c’est-à-dire la bonne conduite des affaires de ceux qui nous sont proches, avec qui l’on vit quotidiennement et qu’il nous faut ménager, c’est-à-dire diriger, mais dont il faut aussi prendre soin. On se trouve donc, avec le management au confluent de la gestion des choses et de l’administration des hommes. Le danger serait de confondre les deux, de croire que l’on peut diriger et accompagner les hommes au travail de la même manière que l’on administre les moyens matériels que l’on met en œuvre et les biens que l’on produit ou que l’on échange. Il y aurait là réduction de l’humain au quantitatif, tendance à considérer les personnes comme des éléments interchangeables et identiques les uns aux autres, c’est-à-dire oubli de la dimension nécessairement éthique du management. Manager consiste nécessairement à avoir affaire à des personnes singulières, autrement dit des hommes ou des femmes qui conjuguent à la fois un certain nombre de caractères communs à l’humanité tout entière, mais également des particularités, au travers desquelles, le plus souvent, s’actualisent la plupart des qualités qui présentent un fort degré d’universalité et qui constituent notre humanité. Néanmoins le singulier n’est pas le particulier, qui ne concerne finalement qu’un cas illustrant ce qui est général ou universel. Le singulier est précisément ce qui ne rentre pas dans les cadres de l’universel. Il désigne ce qui chez un individu n’est pas totalement régi par la règle du genre auquel il appartient et ce qui fait qu’il est cet individu et pas un autre. Ainsi, que l’on définisse la personne humaine par la conscience, la raison ou la liberté, nous savons bien, d’une part que lorsque ces qualités ou facultés ne se manifestent pas ou peu, l’humanité n’a pas totalement disparu et d’autre part que celles-ci se manifestent toujours sous une forme propre à chacun de nous. C’est précisément cette synthèse de l’universel et du particulier qui fait la singularité de chacune des personnes avec lesquelles nous entretenons des relations dans la société. Cet aspect de la réalité humaine ne peut donc échapper au manager qui doit diriger, orienter, encadrer des personnes, qui vont avoir chacune leur sensibilité, leur manière propre d’appréhender le réel et d’affronter les problèmes selon une logique que ne perçoit pas toujours celui qui n’en est pas l’auteur.

La dimension éthique du management

Il serait donc tentant, pour ne pas avoir à affronter les difficultés que présente cette singularité, d’envisager le management en termes de règles générales à appliquer, de procédures uniformisées et de procès à mettre en œuvre sans tenir compte des particularités de chacun. Le management s’inscrirait alors dans une démarche de rationalisation consistant à appréhender les actions et les relations humaines selon un modèle d’ordre essentiellement mécanique dont le but serait de planifier le travail et son organisation en vue d’en augmenter l’efficacité. Cette manière de procéder présente, en premier lieu une difficulté éthique, dans la mesure où elle peut apparaître comme peu respectueuses des personnes qui semblent alors être réduites à leur seule dimension de moyens sans que soit prise en considération leur originalité et ce que celles-ci peuvent apporter au développement de l’organisation dans laquelle elles interviennent. En second lieu, on peut également douter de la valeur d’une telle manière de faire en termes d’efficacité dans la mesure où il semble assez évident que le travailleur, qui ne se sent pas reconnu, risque fort de ne pas s’investir pleinement dans les tâches ou les missions qui lui sont confiées. Il ne s’agit pas, bien évidemment, de réduire le souci éthique à une méthode de management, ce qui serait à la fois cynique et contradictoire, puisqu’il s’agirait de mettre l’éthique au service d’autre chose qu’elle-même. Il s’agit plutôt de réfléchir sur les conséquences d’un management éthique et de montrer que le plus souvent le souci éthique apporte, par surcroît, un gain d’efficacité ; ce qui, au bout du compte n’est pas très étonnant, dans la mesure où les hommes sont d’autant plus disposés à s’investir dans une activité qu’ils s’y sentent estimés et respectés. Il ne s’agit pas cependant de caricaturer les formes actuelles du management, en les réduisant à une certaine forme de caporalisme, pour leur opposer un modèle plus subtil qui prendrait en compte toutes les particularités individuelles et se voudraient plus respectueux de la personne humaine envisagée dans sa complexité. Il est indéniable que beaucoup de managers, aujourd’hui, manifestent ce souci de prendre en considération la personne dans toutes ses dimensions.

En revanche, ce que nous souhaiterions proposer ici, c’est une réflexion à partir d’un concept qui pourrait être fortement opératoire pour penser cette pratique et pour contribuer à son développement : le concept de phronesis, tel qu’il est développé par Aristote dans sa philosophie éthique, principalement dans Éthique à Nicomaque[1]. Ce concept correspond à cette sagesse pratique qui, sans relever de la science du général, relève cependant d’une vertu intellectuelle permettant de percevoir la dimension singulière des situations et de saisir le moment opportun – le kairos – pour mettre en place les dispositions nécessaires et effectuer les actions indispensables dans la réalisation des fins que l’on poursuit.


[1] Aristote, Éthique à Nicomaque, introduction et notes par J. Tricot, Vrin, 1990.

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